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19.05.2009

Talk show, 4

S. V. :  J'ai un peu de difficulté à croire que vous ayez réellement sombré dans la connerie en écrivant des romans, comme vous me l'avez dit.

L. J. :  Moi aussi.

S. V. :  Je présume que l'écriture romanesque en est plutôt venue à vous paraître de moins en moins satisfaisante, pour une raison ou pour une autre, au fur et à mesure que vous la pratiquiez.

L. J. :  Can't get no satisfaction indeed.

S. V. :  Pourquoi ?

L. J. :  Jack Kerouac a écrit au début de Satori à Paris : « [...] les histoires fabriquées, les contes romanesques où l'on essaie de voir ce qui se passerait SI, c'est bon pour les enfants, pour les adultes demeurés qui ont peur de se lire dans un livre, tout comme ils pourraient avoir peur de se regarder dans la glace quand ils ont une maladie, une blessure, la gueule de bois ou le cerveau fêlé. » Je suis assez d'accord avec Kerouac.

S. V. :  Le roman n'est peut-être pas le genre littéraire par excellence de l'âge adulte, après tout.

L. J. :  Oh, il l'est. Il l'est même d'autant plus que l'adulte est un être parfaitement fictif, un mensonge éhonté, une énorme supercherie, la pire de toutes, vous le découvrez petit à petit en vieillissant. Enfin, certains d'entre nous acceptent de se laisser le découvrir. Ça n'existe pas, un adulte, personne ne devient jamais « adulte », vous savez. Les enfants, les adolescents, les vieillards, existent très réellement, eux, alors que l'adulte n'est qu'une farce, une fiction creuse, stupide, dégoûtante. Cette fiction recouvre simplement un pouvoir impitoyable, une tyrannie immense et abjecte qui s'exerce sur tous les autres groupes d'âge et qui est son unique raison d'être. Un adulte, c'est un contribuable et un con tout court, voilà tout. Les romans sont des histoires pour enfants adaptées pour ces salauds, ils font partie de la vaste conspiration destinée à les conforter dans leurs illusions de petits crétins bornés. Le roman, c'est la métaphysique du lâche.

S. V. :  Expliquez-vous.

L. J. :  Le roman est une forme de parti pris existentiel. Il faut pouvoir croire à la vie, aux autres, aux histoires que nous racontons aux autres, que nous nous racontons à nous-mêmes et que les autres nous racontent, pour être en mesure de lire et d'écrire des romans. Il faut pouvoir croire que l'histoire vaut la peine d'être racontée, et que le fait même de la raconter n'équivaut pas à se raconter des histoires, comme on dit, c'est-à-dire à se fermer les yeux sur ce qui importe le plus dans l'existence. Je n'ai jamais tellement aimé la narration romanesque, qui ne correspond pas à la manière que j'ai de vivre, d'éprouver et de penser la vie. Pour moi, la vie - la vie humaine et la Vie, le vivant - est un phénomène qu'il peut être intéressant d'observer et d'analyser, bien sûr, mais ce qui s'y produit ne constitue pas ce que j'appellerais une « histoire » intéressante. L' « histoire » est toujours anecdotique, alors que le phénomène ne l'est pas, lui. Personne ne sait comment la vie fait pour être vivante, ce qui est justement la seule question véritablement digne d'intérêt dans l'existence. L' « histoire » est la valeur ajoutée par l'homme, une valeur qui n'en est pas vraiment une. L' « histoire » est en quelque sorte l'appropriation du phénomène vie par l'homme, qui s'y place presque invariablement, presque nécessairement au centre. Mais l'homme n'est pas la vie : il n'en est que le pantin, comme tout ce qui vit, comme tout ce qui est vécu par la Vie. Qui a dit que l'homme est plus intéressant que le chat ? Certainement pas le chat. Pourtant, si on demandait au chat quelle opinion il a sur cette question, la presque totalité des êtres humains seraient renversés, bouleversés, scandalisés d'entendre sa réponse. L'homme n'est rien. L'homme n'est rien du tout. Ça ne me gênerait pas le moins du monde d'être un ours, un chacal, une mouffette. Ou un serpent, une éponge, un hibou, un cactus. Au contraire. Ce n'est pas parce que les humains ont inventé le moteur à explosion et la brosse à dents électrique qu'ils peuvent s'arroger le droit de se prendre pour le nombril de l'univers - et ils n'ont à peu près rien su faire d'autre en quatre-vingts milliards d'années de salopages sur cette terre. Je n'ai aucune sympathie pour l'homme. L'anthropocentrisme me dégoûte. Les histoires inventées qui mettent l'homme en scène, comme s'il en valait la peine, n'ont que l'intérêt très limité de leur insignifiance. L'homme est un animal malade de la vie, un animal malade de lui-même et de ses semblables. L'homme est cet animal par qui vient le Mal, la Mort, le Néant. L'homme est un animal qui ne comprend pas. La forme même du roman est conçue pour nous faire croire le contraire. Le roman a un début et une fin ; même si l'histoire finit parfois mal, comme on dit, le roman, lui, finit toujours bien parce qu'il finit, justement. En finissant, il nous rassure : il nous dit que tout peut être expliqué et que ce qui ne l'est pas n'a pas d'importance, puisque ça n'empêche pas l'histoire d'être racontée et de pouvoir malgré tout se terminer - jusqu'à ce qu'une autre histoire commence à nous être dite, qui fera encore et toujours la même chose : tenter de nous rassurer. C'est la raison pour laquelle les gens aiment lire des romans - à commencer par les plus stupides de tous, les romans policiers - ou regarder des films, qui sont des romans mis en images.

S. V. :  Vous ne croyez pas au parti pris existentiel que vous dites être celui du roman.

L. J. :  Je n'y crois pas une miette, c'est aussi simple que ça. Je ne suis pas du tout rassuré, loin de là. J'aimerais bien l'être, mais je ne tiens pas à ce qu' « on » me rassure simplement parce qu'il est préférable d'être rassuré plutôt que de ne pas l'être. Je ne veux pas qu'on me mente, moi, voyez-vous. Je ne veux surtout pas qu'on me mente au sujet de ce que c'est que la vie. Je n'en vois pas l'intérêt. Je voudrais que ce soit la vie elle-même qui me rassure, ce dont elle est absolument incapable, vous le savez aussi bien que moi.

S. V. :  J'ai l'impression que vous vous en voulez d'avoir été dupe de ce qui vous est apparu au fil du temps comme étant une illusion.

L. J. :  Eh bien, je pense pouvoir dire aujourd'hui que mon entreprise romanesque a été une réussite dans la mesure où elle a fini par m'amener à découvrir qu'elle n'était pas valable du point de vue philosophique, existentiel. Je suis devenu assez rapidement incapable de prétendre que le fait de me raconter des histoires pouvait me rassurer. Alors j'ai laissé tomber. Et puis l' « histoire », c'est toute la vie. On ne peut pas faire tenir toute la vie dans un roman, on ne le peut tout simplement pas.

S. V. :  On peut écrire toute sa vie, cependant.

L. J. :  Ça, oui, on le peut, très certainement.

S. V. :  Que reste-t-il de l'écriture une fois qu'on a renoncé à la poésie et au roman ?

L. J. :  La littérature est idéaliste, et je ne crois pas aux idéaux. L'idéal est toujours un correctif apporté à l'une ou l'autre - il y en a pour tous les goûts - des tendances les plus méprisables de notre espèce. Servir un idéal équivaut en fait à admettre que tout ne tourne pas rond chez les hommes, et par conséquent que l'idéal n'est pas un idéal mais rien de plus qu'un effort permanent destiné à empêcher que tout ne s'en aille à la merde. L'idéal n'est pas de se laver quand on pue ; l'idéal, ce serait de ne pas puer. Mais que voulez-vous, l'homme pue.

S. V. :  Le projet que vous avez conçu d'être « moi dans le monde », à la fin de votre adolescence, était-il idéaliste ?

L. J. :  Il s'agissait moins d'un idéal que d'une nécessité de l'existence. La nécessité est un correctif qu'on apporte, qu'on doit apporter à sa vie dans le but de la rendre vivable, sans plus : on se lave parce qu'on pue.

S. V. :  Et l'anthropocentrisme ?  C'est aussi un correctif de ce genre, selon  vous ?

L. J. :  Évidemment. La vie serait invivable si l'homme se percevait comme une variété du termite. C'est pourtant ce qu'il est, si vous voulez mon avis. L'homme vit dans de gigantesques termitières qu'il a construites et où il se ballade à longueur de journée avec un petit téléphone cellulaire à la main, comme n'importe quel termite, pour pas grand-chose, au fond. C'est la termitière qui compte, pas le termite.

S. V. :  C'est l'Organisation.

L. J. :  L'Organisation, oui !

S. V. :  Votre vie doit être invivable puisque vous rejetez l'anthropocentrisme.

L. J. :  La vie est invivable. Je n'y peux rien. Le termite est confronté aux mêmes problèmes que l'homme : il vit et il meurt sans savoir pourquoi, sinon pour que la Termitière puisse se perpétuer - sans qu'elle ne sache elle non plus pourquoi. L'érable fait la même chose : il sert à perpétuer l'existence de l'Érablière. Je suis un érable. Un biscuit à l'érable. Une mandragore qui regarde la télévision. Un rat qui achète des côtelettes de porc enveloppées de papier Cellophane.

S. V. :  Si l'homme pue, comme vous le dites, alors c'est sans espoir. Le véritable idéal lui est inaccessible.

L. J. :  Il n'y a pas de « véritable » idéal, il n'y a que de la vie, c'est-à-dire de la mort. À l'époque où j'essayais d'écrire des romans - la plupart du temps, je n'arrivais pas à franchir le stade d'un certain travail préparatoire, j'étais incapable de passer à l'étape de l'écriture proprement dite, comme si le Roman lui-même ne pouvait justement pas ou ne voulait pas s'écrire - , j'étais obsédé jusqu'à la folie par la Beauté, par la quête de la Beauté. La Beauté a été la dernière forme que l'idéal a prise dans ma vie ; elle a été le dernier leurre que la résurgence du besoin d'une transcendance, d'une passion, d'une verticalité possibles, humaines, vivables, en somme, a fait miroiter devant moi. Même si elle ne sert souvent à rien, il est toujours possible de s'approprier la connaissance, par exemple, l'étude rend possible cette appropriation, mais on ne peut pas posséder la Beauté. La Beauté est fugace, elle est insaisissable. Elle nous est étrangère, à nous, hommes : son essence est en quelque sorte féminine. On pourrait dire d'elle ce que Teilhard de Chardin disait au sujet de la Femme : « La Femme est devant lui [l'Homme] comme l'attrait et le symbole du Monde. Il ne saurait l'atteindre qu'en s'agrandissant à son tour, à la mesure du Monde. Et parce que le monde est toujours plus grand, et toujours inachevé et toujours en avant de nous-mêmes, c'est à une conquête sans limite de l'Univers et de lui-même que, pour saisir son amour, l'Homme se trouve engagé. » C'est ce qu'on pourrait dire, en effet ; et ce serait une grande, une belle, une magnifique niaiserie. La Beauté est peut-être l'attrait et le symbole du Monde, comme Teilhard le dit de la Femme, mais il est impossible de la conquérir et de la saisir. Dans un monde qui n'est pas idéal, dans un monde foncièrement indifférent à l'idéal, l'idéal de la Beauté ne vaut pas plus cher que n'importe quelle autre forme d'idéal. Enfin, après la rencontre du cul-de-sac philosophique du roman, la disqualification de la Beauté, de la quête, « philosophique », elle aussi, de la Beauté, n'a plus tellement laissé d'espoir à l'aspirant écrivain qui était en moi.

S. V. :  L'obsession de la Beauté n'était que le nouveau masque du besoin et de la quête de la verticalité que vous aviez voulu abandonner en choisissant de vous faire romancier. Si cela est vrai, cela signifie simplement qu'il était impossible que la pratique du roman et la quête de la Beauté aient pu coexister. En fait, non seulement la pratique du roman et la quête de la Beauté ne pouvaient pas coexister, mais elles ne pouvaient pas ne pas s'annuler réciproquement, pour ainsi dire.

L. J. :  Je suppose que vous avez raison.

S. V. :  Vous avez donc cessé d'écrire des romans.

L. J. :  Oui.

S. V. :  Vous avez également renoncé, une fois de plus, à la quête de la verticalité, en arrachant le masque de la Beauté que cette quête avait emprunté, en disqualifiant ce que vous appelez l'idéal de la Beauté.

L. J. :  Ces choses-là se font un peu toutes seules, vous savez. La vie s'en charge pour nous. Nous n'avons pas vraiment le choix.

S. V. :  C'est la nécessité devenue consciente.

L. J. :  Oui.

S. V. :  Mais est-ce que ce n'est pas aussi la nécessité qui a ranimé le besoin d'une verticalité et de sa quête ? Et cette nécessité n'était-elle pas plus nécessaire, en un sens, que le pari de l'horizontalité ?

L. J. :  La nécessité a peut-être ranimé le besoin de la verticalité, en effet, mais pour mieux en triompher.

S. V. :  Pour en triompher d'une manière définitive ?

L. J. :  Je ne sais pas.

S. V. :  Ni poésie ni roman, ni verticalité ni horizontalité, ni passion ni raison... Qu'est-ce qu'on peut substituer à la Beauté, à l'idéal de la Beauté, à l'idéal lui-même ?  La connaissance ?

L. J. :  Je ne sais pas. La connaissance, oui, peut-être. La voix du Père, sa consistance...

S. V. :  La voix du Père ?

L. J. :  Oui. L'Art, la Beauté, c'est la Femme, c'est le chichi. C'est la féminisation de l'esprit, du monde, de la vie. Je crois que Nietzsche, qui était pourtant très artiste, trop artiste, en fait, a écrit certaines choses sur ce sujet. Et s'il fallait tuer la Femme ? Sans la Beauté, il n'y a plus que de la mort. Cicéron disait que « philosopher c'est apprendre à mourir ». Il faut tuer la Beauté pour pouvoir commencer à apprendre à mourir. Il faut tuer la Beauté et apprendre à mourir... Les femmes ne se préoccupent de la mort que d'une façon accessoire, parce qu'elles savent qu'elles sont faites pour fabriquer la vie au creux de leurs entrailles, dans le secret de la petite caverne d'Ali Baba - ou de Frankenstein. La mort est une affaire d'homme. Le jour où j'ai cessé d'écrire, je suis entré dans la Mort, qui n'était que ma propre mort. Je crois bien que, ce jour-là, je suis devenu, pour la première fois de ma vie, un homme - un homme aux mains vides, un homme au cœur sec, un homme sans idéal, sans passion, sans chaleur, mais un homme. Je me suis affranchi. Je suis devenu un affranchi.

S. V. :  Vous en parlez comme d'une libération.

L. J. :  Entre l'idéal et la lucidité, il vaut sans doute mieux choisir la lucidité.

S. V. :  Vous avez cessé d'écrire ?

L. J. :  Je serai toujours écrivain, même malgré moi. Je porte en moi cette blessure que j'aime : j'ai appris à l'aimer.

S. V. :  Qu'est-ce que c'est, cette blessure ?

L. J. :  C'est le mystère de la disparition de l'Autre. Une disparition que j'ai peut-être souhaitée, voulue, désirée. Je ne sais pas. C'est un mystère, un petit mystère qui n'a pas tellement d'importance, après tout. Quand j'étais enfant, j'étais fasciné et obsédé par un Code dont j'avais conscience qu'il existait mais que je n'arrivais pas à percer, un Code dont j'ignorais la raison d'être, le mode d'emploi et l'utilité. L'Autre était peut-être la clé de ce Code. Il est bien possible que j'aie passé une assez grande partie de ma vie à écrire pour me débarrasser et du Code et de sa clé, de l'Autre, qui ne faisaient qu'un. Je suis peut-être venu au monde pour me suffire à moi-même, pour être seul, pour qu'on me foute enfin la paix. Je suis sorti prématurément de chez Frankenstein et je me suis dépêché d'aller me cacher parmi les ombres du monde. Denis de Rougemont disait : « Pourquoi chercher ailleurs que dans la vocation vraiment unique du Solitaire, le secret de son échec humain ? »  Enfin, je ne sais pas. Ça n'a pas tellement d'importance.

 

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