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20.05.2009

Talk show, 3

S. V. :  Le roman est le genre littéraire par excellence de l'âge adulte, m'avez-vous dit. Pourtant, vous m'avez dit également qu'à l'âge de douze ans, vous aviez déjà derrière vous toute une œuvre romanesque.

L. J. :  Les enfants sont tous de pauvres petits crétins qui jouent à imiter ces plus grands crétins que sont les adultes. Ils lisent Auguste le Breton, Ian Flemming ou Henri Vernes et ils écrivent comme Auguste le Breton, Ian Flemming ou Henri Vernes. Une fois devenus des hommes, le pli est pris ; ils continuent à jouer à l'adulte, c'est-à-dire au grand crétin. Être un homme, c'est se prendre pour un homme. Il n'y a pas de contradiction.

S. V. :  Et être romancier ?

L. J. :  Les romanciers sont des êtres très fortement attachés aux conventions, comme le sont les enfants qui rêvent d'être adultes, et les adultes eux-mêmes, et la reine d'Angleterre et les gardiens de prison et le pape et Céline Dion. La vie n'a pas de sens, elle ne connaît que la loi, le code, la règle, le rituel et la connerie, alors tout le monde aime le chocolat, les romans, le Bon Dieu, le soleil et Céline Dion. Il faut bien être comme les autres et fermer sa gueule, autrement l'Élisabeth ne sera pas contente et le pape viendra vous fesser dans votre lit. Si vous êtes absolument terrifié rien qu'à l'idée d'essayer d'imaginer ce qui peut se trouver dans la tête de quelqu'un qui achète un disque de Céline Dion, qui paye pour se procurer une galette de vide hautement standardisé dont la fonction n'est que de rendre l'idiot encore plus idiot et l'autre quadruple connasse encore plus riche, ne le dites surtout à personne : vous vous épargnerez une bonne lapidation. Céline Dion ne fait pas de la musique, elle « fait » de l'argent - et qu'est-ce que c'est que l'argent sinon la plus grande convention de toute l'histoire de l'humanité ?

S. V. :  Vous n'aimez pas Céline Dion ?

L. J. :  Qu'ils m'envoient un ou deux millions de dollars - américains - , elle et le barbu, et je renonce à les poursuivre pour crime de lèse-intelligence. Enfin, peut-être. Je ne promets rien avant d'avoir le fric.

S. V. :  Comment définiriez-vous ce terme de « lèse-intelligence » que vous venez d'employer ? Qu'est-ce qui lèse l'intelligence ? Les conventions ?

L. J. :  Je n'aime pas les conventions. Léser veut dire faire du tort, produire une lésion, blesser.

S. V. :  J'ai l'impression que vous n'avez pas particulièrement apprécié votre expérience de romancier.

L. J. :  On écrit pour être un sorcier fou, un dieu, pas pour se casser le cul à longueur de journée en faisant des phrases. Si vous n'aimez pas faire des phrases et qu'on vous dit qu'il faut faire des phrases, qu'est-ce que vous faites ? Vous faites des phrases et vous fermez votre gueule. Vous voulez être comme tout le monde, vous voulez faire partie du troupeau, vous faites ce qu'on vous dit de faire : vous faites des phrases. Vous faites l'adulte en faisant ce que font les adultes, qui font des phrases qui font des romans, parce que c'est ce qu'il faut faire quand on est un adulte qui écrit des livres qui sont faits pour être lus.

S. V. :  Les livres sont faits pour être lus.

L. J. :  Les livres sont faits pour être écrits par des gens qui prennent plaisir à les écrire. Si personne ne les lit, eh bien !  tant pis - tant pis pour les lecteurs ! Qu'il aille se faire foutre, le cher Lecteur !

S. V. :  Écrire pour être un sorcier fou, un dieu... Vous avez écrit dans un de vos romans : « Ah, comment vieillir quand tu t'es trempé si jeune, si loin, si longtemps, dans l'Absolu ? » Tout ce que vous m'avez dit au sujet du renoncement à l'écriture-passion n'était donc qu'une intellectualisation sans portée réelle?

L. J. :  Il en faut.

S. V. :  Pourquoi ?

L. J. :  Il en faut pour vivre. Vivre n'a pas non plus de véritable « portée réelle », comme vous dites.

S. V. :  Et pour écrire ?

L. J. :  Il n'y a aucun naturel dans l'écriture. Tout y est appris - regardez nos écrivains, ils sont tous allés à l'université pour apprendre à écrire et pour pouvoir « enseigner » la littérature - , tout y est codé, et strictement codé. Tout y est intellectualisé.

S. V. :  Tout n'y est que convention ?

L. J. :  Évidemment.

S. V. :  Même dans l'écriture-passion ?

L. J. :  L'écriture-passion déstructure les codes, y compris celui, ou ceux, de l'écriture. L'écriture-passion est passion avant d'être écriture, et la passion est l'arme de la révolte contre les conventions. Tout n'est que convention dans la vie. La passion, c'est le refus de la vie.

S. V. :  N'avez-vous pas écrit aussi que « la révolte se nourrit de sa propre impuissance, qui n'engendre que davantage d'impuissance encore » ?

L. J. :  Je n'ai rien contre l'impuissance, si c'est une impuissance à sombrer dans la connerie.

S. V. :  En écrivant des romans, avez-vous sombré dans la connerie ?

L. J. :  J'en ai bien peur, oui. Je n'ai pas d'excuse : j'avais vieilli, je devenais un adulte, un crétin comme un autre.

S. V. :  Qui a dit qu'écrire consiste à faire des phrases ? D'où vient la prescription ?

L. J. :  Elle vient des écrivains eux-mêmes, qui sont des gens qui veulent être reconnus comme écrivains.

S. V. :  Par qui ?

L. J. :  Par leurs pairs, qui pensent comme eux. Et par leurs organisations. Par l'Organisation, en fait.

S. V. :  L'organisation ?

L. J. :  Avec une majuscule, oui. L'Organisation est l'instance légitimante. Quand la bande à Lénine - une poignée d'hommes, pas plus - a pris le pouvoir en Russie, la première chose qu'elle s'est empressée de faire a été de légitimer son coup de force, et de se rendre elle-même légitime, par voie de conséquence, en réaffirmant, contre ses opposants de gauche aussi bien que de droite, d'ailleurs, l'autorité suprême de l'institution politique, en se plaçant en quelque sorte sous l'autorité de cette institution, qui n'est qu'un appareil de conventions, naturellement, mais sans lequel une société ne pourrait pas être gouvernée. Les bolcheviks n'étaient pas anarchistes, loin de là ; ils avaient besoin de l'État, de l'Institution politique même. Les écrivains aussi ont besoin de l'Institution. Leur Organisation est cette instance qui distribue les certificats de légitimité à ceux qui aspirent à en faire partie. Pour obtenir un certificat, il faut accepter de se soumettre à l'Organisation. Il faut accepter de se placer sous son autorité. Si l'Organisation dit qu'il faut faire des phrases, alors vous faites des phrases, sinon vous n'aurez pas le certificat. C'est aussi simple que ça. Il ne suffit pas de se proclamer « poète » ( ! ), comme le fait par exemple Claude Péloquin, pour l'être ; au contraire, on l'est dans la mesure seulement où l'Organisation veut bien reconnaître qu'on l'est.

S. V. :  Être romancier, c'est faire des phrases, vraiment ?

L. J. :  Être romancier, c'est faire ce que prescrit l'Organisation qui délivre le certificat de romancier. Le « poète » n'est pas « essayiste »,  l' « essayiste » n'est pas « romancier », le « romancier » n'est pas « auteur dramatique », l' « auteur dramatique » n'est pas « poète ». Pour être « poète et romancier », il faut avoir obtenu les deux certificats. Le « romancier » n'a pas le droit d'écrire comme un « poète ». Anne Hébert avait les deux certificats, elle avait obtenu cette double légitimité, ce qui n'empêchait pas, bien entendu, que ses « romans » devaient demeurer des « romans ». Vous ne pouvez pas être simplement « écrivain », voyez-vous, ça ne se fait pas. Le romancier peut comprendre qu'il doive se conformer aux prescriptions de l'Organisation, et même l'accepter, mais pas l'écrivain. J'ai compris et accepté que l'Organisation refuse en bloc, unanimement, treize années durant, de publier un de mes romans. L'écrivain, lui, ne l'acceptera jamais, même rétrospectivement. Treize ans, c'est beaucoup de jours, et de nuits, dans la vie d'un homme, surtout si cet homme est, malgré tout, écrivain.

S. V. :  Vous m'avez dit qu'à la fin de votre adolescence, vous aviez fait le projet d'être « moi dans le monde », et que l'entreprise romanesque, celle d'une écriture « couchée », par opposition à l'écriture-passion, participait de ce projet.

L. J. :  Oui.

S. V. :  Vous ne pouvez pas être vous-même dans le monde si le monde refuse systématiquement de vous accepter tel que vous êtes.

L. J. :  Eh bien, je me demande aujourd'hui si le monde est jamais prêt à le faire.

S. V. :  Qu'est-ce qui vous a déplu le plus, dans votre expérience de romancier ?

L. J. :  Tout. Nous sommes payés pour apprendre, alors j'ai appris. J'ai appris ce que je savais déjà de toute façon : que je n'aime pas faire des phrases, que je n'aime pas raconter des histoires, en tout cas pas à la manière dont doivent le faire les romanciers, que je n'aime pas, surtout, les institutions. Faire des phrases, raconter des histoires comme il faut, c'est-à-dire des histoires « racontables » et racontées comme elles « doivent » l'être, se soumettre aux diktats de l'Organisation, tout ça revient au fond à une seule et même chose : la professionnalisation de l'écriture. Malheureusement, je ne suis pas un professionnel, moi. Je n'ai aucune envie de l'être. J'aime bien cuisiner, mais je n'en ferais pas un métier. J'ai raconté des histoires, oui, mais des histoires que je sabotais au fur et à mesure que je les écrivais. J'ai été accepté et rejeté par l'Organisation, mais sans que ça n'ait à aucun moment ni d'aucune manière la moindre influence sur mon travail. J'ai fait des phrases, oui, mais quelles phrases ! Je lui ai tordu le cou, moi, à la phrase, je l'ai menée à grands coups de pied au cul, je vous l'ai virée à l'envers comme peu d'écrivains d'ici ont osé le faire, la phrase ! Et sans jamais culbuter dans le « joual », remarquez, j'insiste, sans jamais vouloir faire « joual ». L'Organisation, vous pouvez lui cracher à la gueule tant que ça vous chante, elle s'en balance ; tout ce qu'elle vous demande - en cela elle est bien comme tous les pouvoirs - , c'est que vous ne puissiez pas exister sans elle, hors d'elle. Vous avez l'audace, le malheur, la folie de toucher à la phrase ? Alors là, attention ! L'Organisation hurle au meurtre ! Elle en chie le sang, elle en perd la carte ! Que vous soyez bouffon, troubadour, pornographe, géant, nouvelliste, d'avant-garde ou d'avant le Déluge, il vous est formellement, strictement, absolument et définitivement interdit de toucher à la phrase ! Dans un petit dialogue bien concis, ici, là, comme ça, en passant, pour faire un tantinet local, un tantinet original, n'est-ce pas, mais pas trop, pas à la zouave, pas comme le fou furieux, le déchaîné tout bavant de mousse, l'iconoclaste qui ne se connaît plus, ça peut toujours aller, et encore. Si vous foncez dans la phrase à la hache, par contre, en vrai maudit sauvage, en hors-la-loi convulsif, en psychopathe épileptique, attendez-vous à ce que la hache se retourne contre vous illico presto ! L'Organisation ne vous laissera pas faire le burlesque très longtemps ! Jean Genet l'avait parfaitement compris, lui, il l'a même dit et redit publiquement. Vous pouvez écrire que vous aimez brouter le trou de balle de votre chèvre, que vous êtes un pédophile affirmé et sans scrupules, que vous bandez ferme sur l'assassinat en série, que vous vomissez l'humanité entière et votre propre progéniture par-dessus le marché, c'est OK, à la condition expresse que tout ça soit dit avec la phrase, la bonne, la juste, la seule, l'unique : l'homologuée par ces Messieurs les Pontes de l'Organisation ! La phrase scolaire, celle à Madame l'Institutrice, qu'elle s'y retrouve bien, qu'elle n'en perde pas son latin, la pauvre, qu'elle n'aille pas s'éberluer dans la chinoiserie et la licence au moment de corriger les devoirs de tous ces petits infects merdeux qu'elle a pour mission de civiliser malgré eux ! Bref, la phrase à Stanley Péan, « docteur » en « littérature » et « professeur incorporé à perpétuité » ! La phrase à Alain Beaulieu, sous-« écrivain » de troisième année B ! La phrase « faite pour être lue », la phrase Passe-Partout, la phrase « comité comateux de lecture » ! Que voulez-vous, l'école a été inventée pour les nuls, les institutions pour les chieux et les arrivistes, la société pour les moutons !  Amen !

S. V. :  L'institution littéraire, c'est encore la société.

L. J. :  La société, la famille, le régiment, les boy-scouts, les tatoués, les motards, la cour d'école, l'Université, le Saint-Siège, quelle différence ? L'Organisation règne ! Et triomphe, partout, toujours ! Un pour tous, tous pour l'Organisation ! En avant ânes, en rangs serrés, tous derrière le Chef, le Comité central, le Conseil d'Administration, le Roi Soleil, le Président de la Classe, l'Idole du jour, l'Alpha bâté, comme un seul homme ! En avant ! En marche ! Vers Demain, Bérets Blancs, Blancs Bonnets ! L'Organisation, c'est les touille-caca des universités, les décortiqueux planqués, la racaille à diplômes, les éternels réseautés de la magouille, les fins finauds de la bourse de recherche, les subventionnés de la convention collective, c'est les fouteurs de riens des journaux, les chroniqueuses à minois, les grenouilles de bénitier des mass media, les critiques ulcéreux, humoraux, à lunettes, à œillères, à écailles, à télescopes envasés, à tant la feuille, c'est les petits copains-copines, les cercles, les comités, les rats d'ascenseur, les pouliches maison, les membres du catalogue, les sur la liste d'envoi, les invités au lancement, les larrons de restaurant, mais la pire salope, le laquais colossal, le fin du fin du plus bas que le trou, le servile éléphantesque à ramper dans l'égout le plus puant, la bourbe la plus dégobillante, c'est et ce sera toujours, même après l'hiver nucléaire, même après le retour des dinosaures, même sur la planète Palmolive, un seul et même homme : l'Éditeur ! Le contrôleur qui vous poinçonne votre billet, le douanier qui vous estampille votre passeport pour le soleil, pour la Gloire et la Célébrité, ou qui, au contraire, vous renvoie manger de la racine dans votre cahute et croupir avec les chiens à trois pattes, les intouchables, les putrescents ratés virés de l'existence ! La putain numero uno, le bedeau de l'Église, le kapo de la Baraque, le concierge de l'Étable, l'esclave en chef, la grande maquerelle de l'Organisation, n'a qu'un nom, horriblement redouté et maudit sous toutes les latitudes, depuis que le livre est livre et l'écrivain écrivain : l'Éditeur ! L'homme au pognon ! Pas le sien, non ! Celui des subventions ! The Producer ! Mâle, femelle, fifi, bi, saxon, Martien, l'Éditeur est d'abord et avant tout, irrémédiablement, la demoiselle Charogne finie, totale, rigoureuse et absolue. Appelez-le la Truie Verticale ! C'est lui ! C'est elle ! Les universitaires blablatent entre eux, les critiques barattent à l'aveugle pour faire leur beurre, les jurys subventionneurs et médailleurs sont plus toutou que le caniche toiletté, les pauvres lecteurs font ce qu'ils peuvent, comme d'habitude ; tout ce petit cirque étriqué de tourneurs en rond, de pelleteux de nuages, de précieuses aux mains blanches, de sordides, ne peut guère vous nuire, alors que l'Éditeur a, lui, droit de vie et de mort sur vous et vos inestimables lubies. Il peut vous biffer de l'existence, vous anéantir d'un seul trait de plume, d'un seul mot : « Non ! » Sans l'Éditeur, le livre qui nourrit toute l'engeance de l'Institution n'existe pas. Le livre à compte d'auteur ? Mais c'est l'irrecevabilité même ! Où irions-nous si le premier cul-terreux, le simple quidam, l'illuminé banal, le falot écervelé pourvu d'un maigre pécule, se mettait à s'auto-certifier écrivain, à s'auto-proclamer digne du titre ? Ce serait l'anarchie, la mort de la civilisation, la fin du monde ! L'Organisation règne, oui, mais elle le fait d'abord par l'entremise de l'Éditeur chargé de voir au respect de ses règlements. C'est ce bas exécuteur qui terrorise, contraint, paralyse, émascule, étrangle de ses propres mains l'écrivain. L'Organisation, cette merde, peut dormir sur ses deux oreilles : l'Éditeur veille sur la phrase comme sur toute la chierie. Ceci étant dit, vous comprendrez, j'espère, que tous les éditeurs sont mes amis. Les policiers aussi sont tous mes amis, n'est-ce pas.

S. V. :  Je comprends, oui. Ce que vous avez appelé la professionnalisation de l'écriture peut vous faire heurter de front l'institution littéraire, qui n'est qu'une autorité constituée comme le sont toutes les autres formes d'autorité, mais je suppose que chaque écrivain doit vivre, peu ou prou, la même expérience.

L. J. :  La plupart des écrivains s'accommodent parfaitement de l'Organisation. Ils comprennent les règles du jeu, ils les respectent et ils les aiment. Ils les aiment pour la simple et bonne raison qu'ils aiment parvenir et qu'il n'existe pas d'autre moyen de le faire.

S. V. :  Et vous, vous n'aimez pas « parvenir » ?

L. J. :  Je suis de ceux qui croient qu'écrire et parvenir sont des termes antinomiques. Je n'ai jamais écrit que pour parvenir à écrire. Dans le langage des gnostiques, je ne suis pas un « hylique » mais un « pneumatique ».

S. V. :  Oublions l'institution littéraire pour un moment. La professionnalisation de l'écriture ne vous met pas seulement en rapport avec elle, elle vous permet aussi d'entrer en contact avec le lecteur.

L. J. :  Oh, celui-là, vous savez... Le lecteur idéal, pour moi, c'est moi-même. S'il existait cent millions de moi-même pour me lire, je serais bien content, vous pouvez me croire sur parole. Hélas, je suis unique. Ou presque. Je suis partiellement unique, plutôt... Et puis, si faire paraître un livre revient en quelque sorte à s'incarner parmi les hommes, à accéder à une forme d'existence sur la place publique, cette incarnation n'empêche en rien qu'un très profond sentiment de solitude puisse vous habiter. Que vous écriviez des bouquins ou que vous ayez l'ambition de fonder un empire, il faut éviter de trop vous interroger sur le sens de ce que vous faites, mais il n'est pas mauvais de savoir que, dans le monde de l'horizontalité, c'est le regard des autres qui donne un sens à vos actions et que ce sens est probablement le seul que vous pourrez jamais trouver à votre vie. Or, quand j'écris, je suis seul, toujours. Les lecteurs ne comptent pas, les lecteurs ne comptent jamais. Je suis seul avec cette vue de l'esprit effrayante qu'est le Lecteur, qui est une pure abstraction, une idée, une essence désincarnée, intangible, insaisissable, inaccessible. Le Lecteur est quelqu'un que je ne connaîtrai jamais puisqu'il n'existe pas. C'est Dieu qui regarde par-dessus mon épaule, ou qui ne regarde pas, parce que Dieu n'existe pas. Jamais le Lecteur n'aura cette irremplaçable chaleur que peut vous communiquer un être individualisé, vivant, humain. Écrire, c'est s'adresser à la foule. La foule, on le sait, c'est tout le monde. Et tout le monde, c'est personne.

S. V. :  Parler à quelqu'un n'est pourtant pas parler à personne.

L. J. :  Je sais, oui. Mais écrire n'est pas parler. Écrire et parler sont deux choses totalement différentes. À moins qu'écrire ne soit jamais que parler tout seul, n'est-ce pas...

 

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