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21.05.2009

Talk show, 2

S. V. :  Quelle conception vous faisiez-vous de l'écriture lorsque vous avez commencé à écrire ?

L. J. :  J'ai commencé à écrire à l'âge de sept ou huit ans. À douze ans, j'avais déjà derrière moi toute une œuvre romanesque, ainsi qu'une œuvre en bandes dessinées, extrêmement abondante, et de nombreux cahiers d'une espèce de Journal d'enfant, ce qui est une curiosité assez peu banale. Au cours de mes adolescences, j'ai écrit des dizaines de chansons, beaucoup de textes de toutes sortes, en prose, des centaines de pages de Journal, naturellement, quelques « nouvelles », quelques courts scénarios, deux ou trois « pièces de théâtre », mais très peu de « poèmes » et aucun roman. Les premières idées relativement réfléchies que j'ai adoptées, pour ce qui concerne l'écriture, me sont venues petit à petit entre ma dix-huitième et ma vingtième année. L'été de mes vingt ans, je suis devenu fou, réellement fou ; j'ai traversé un véritable épisode psychotique, comme on dit, et j'ai tout détruit, tout jeté. Je me suis vu forcé de renoncer à la conception que je m'étais forgée de l'écriture, que je tenais pour responsable, dans une bonne mesure, de la catastrophe dans laquelle s'étaient achevées mes années d'adolescence.

S. V. :  Quelle était cette conception ?

L. J. :  Je croyais que l'homme est un être vertical vivant dans un monde horizontal, un être vertical prisonnier de l'horizontalité du monde. Je croyais qu'il lui fallait, qu'il me fallait plonger dans la verticalité de l'être pour chercher à percer le mystère de l'existence, pour trouver la clé de toute connaissance. Je ne m'intéressais aucunement à l'horizontalité des rapports humains, mais à la profondeur et à la grandeur, pour ainsi dire, de l'être ; je m'intéressais à l'ontologie, à l'essence de l'homme. Je croyais que la passion, apparentée à une forme de folie raisonnée, si vous voulez, était le véhicule à l'intérieur duquel il pouvait être possible d'entreprendre l'exploration de notre verticalité, vers le haut aussi bien que vers le bas, puisque grandeur et profondeur devaient se toucher, se fondre et se confondre en un lieu qui ne pouvait qu'être celui de l'unique et essentielle vérité de l'homme. Être « écrivain », c'était être cet homme de la passion voyageant dans la verticalité de son être, de l'être, cet homme engagé dans la quête folle de la totalité de l'être et de sa vérité. Après l'épisode de démence que j'ai connu, l'été de mes vingt ans, j'ai commencé à comprendre peu à peu que j'étais allé trop loin, et surtout que je m'étais très lourdement trompé. La passion qui brûle un homme, plutôt que de lui donner accès à sa vérité, ne fait que lui en interdire la possession ; comme la folie, justement, la passion est en réalité une dépossession. L'être n'a pas de profondeur, sinon celle de l'organique, qui est celle d'un silence immuable, impénétrable. La vérité, c'est la viande ; la passion, le refus de cette vérité. La passion est une prodigieuse prétention, une formidable entreprise de refus braquée contre la simple vérité, contre la réalité, contre l'existence elle-même, en fait. L'homme n'est pas un être vertical mais un être horizontal, comme le monde essentiellement matériel dans lequel il vit. Prétendre le contraire, ce n'est jamais que croire à une forme ou à une autre de l' « âme » humaine, ce qui revient à croire en Dieu ; c'est se placer au-dessus de tout ce qui vit, c'est, en somme, se prendre soi-même pour un dieu, alors que l'homme n'est qu'une petite chose fragile et sans plus d'importance qu'un asticot dans l'univers infini. La croyance en une supposée verticalité de l'être est une folie qui peut s'avérer particulièrement pernicieuse. Une idée grandiose et fausse n'est pas grandiose mais fausse, et par conséquent dangereuse, puisqu'elle ne correspond à aucune réalité. Je crois que, dans ses manifestations ultimes, la passion, le désir d'une plongée en apnée dans les profondeurs de l'être, le besoin d'une verticalité vertigineuse mais qui n'existe pas, est une pulsion de mort ignorant son nom. Renoncer, comme je l'ai fait à vingt ans, aux illusions de la passion, c'était sans doute, pour cette raison, renoncer à mourir.

S. V. :  Cette renonciation aux illusions de la passion était aussi une disqualification de la vision, jugée idéaliste, que vous aviez non seulement de l'homme mais également de l'écriture.

L. J. :  De l'écriture et de l' « écrivain » lui-même, oui. Quand on apprend à écrire, on apprend en même temps, plus ou moins consciemment, plus ou moins volontairement, à jouer à l'écrivain, à se conformer, intérieurement, d'abord, au modèle de ce qu'on croit être ou devoir être un écrivain. Comme le premier apprentissage véritable du métier d'écrivain a généralement lieu à un âge où on n'a pas encore le nombril tout à fait sec, il est presque naturel de céder à une idéalisation et du métier et de la figure de celui qui entend le pratiquer. Et puis, n'est-ce pas, il n'y a jamais très loin de l'écriture à une mythomanie qui peut être bénigne mais qui peut aussi prendre une forme plus aiguë, celle, par exemple, de la chimère d'une grandeur à laquelle il serait possible d'atteindre du seul fait qu'on noircit du papier plutôt que d'être expert en sinistres ou « commentateur sportif ». Donatien de Sade n'était pas grand : il mesurait cinq pieds deux pouces. La grandeur n'existe pas dans le monde horizontal des hommes horizontaux.

S. V. :  La réforme, comme aurait dit Rousseau, de la conception que vous aviez de l'écriture et de l'écrivain jusqu'à l'âge de vingt ans aurait pu vous amener à cesser radicalement d'écrire.

L. J. :  « [...] il faut continuer, je ne peux pas continuer, il faut continuer, je vais donc continuer, il faut dire des mots, tant qu'il y en a, il faut les dire, jusqu'à ce qu'ils me trouvent, jusqu'à ce qu'ils me disent, étrange peine, étrange faute [...]. »

S. V. :  Samuel Beckett, L'innommable. Dire des mots jusqu'à ce qu'ils vous trouvent, jusqu'à ce qu'ils vous disent, est-ce que ce n'était pas, après la disqualification de l'idéalisme, une façon de replonger dans le monde vertical, dans la verticalité de l'être ?

L. J. :  Non. Tout un été de folie, d'authentique folie, tout un été d'inqualifiable terreur, en pleine lumière, sous le soleil, ne peut pas ne pas transformer à jamais un homme, aussi fou soit-il, à condition, bien entendu, qu'il ait la capacité de trouver en lui la force nécessaire pour reprendre pied de ce côté-ci des choses.

S. V. :  Comment avez-vous fait ?

L. J. :  J'ai commencé par rééduquer mon œil, tout simplement. Je me suis mis à regarder, non plus vers le haut, non plus vers le bas, non plus dans la direction de la grandeur ni dans celle de la profondeur, mais autour de moi, dans le monde horizontal des hommes horizontaux d'où la folie m'avait chassé. J'ai découvert que le monde n'était que la plate réalité humaine, qu'il n'était que ce que les hommes en font, et que la vie, la vie de tous les hommes aussi bien que la mienne, n'était que l'ensemble des rapports que nous entretenons les uns avec les autres. J'ai entrepris de fonder ma propre réalité sur la nouvelle perception que j'avais de la réalité humaine. J'ai cherché à comprendre quelle réciprocité me liait au monde des hommes, qui j'étais dans mes rapports avec eux, de quoi ces rapports étaient constitués, quelle place j'avais parmi les autres et comment je pouvais l'occuper sans brimer personne tout en n'étant brimé par personne non plus. En d'autres termes, j'ai été amené, bien malgré moi, à m'incarner. Henry Miller disait que « quel que soit l'endroit où vous dépose votre parachute, c'est toujours le même : la vie quotidienne ». C'est dans ce doux merdier que mes grandes ailes calcinées ont fini par me faire atterrir, pour le meilleur et pour le pire. Je venais d'entrer dans mon âge d'homme.

S. V. :  Qu'est-il advenu de l'écriture ?

L. J. :  Il y a deux façons d'être dans les mots, dans le langage : ou bien on s'y couche, comme dans le lit d'une rivière, ou bien on s'y dresse, comme sur un piton solitaire. Disons qu'après être tombé du pic trop élevé où l'écriture m'avait fait me jucher, je me suis mis en quête de la rivière qui pourrait nous recueillir et nous adopter, moi et mon humanité retrouvée.

S. V. :  Une rivière est un cours d'eau qui se jette dans un autre cours d'eau.

L .J. :  Oui. La rivière est un chemin qui marche vers d'autres eaux, et tout ça circule énormément, même si ce n'est que pour tourner en rond. Le monde horizontal est aussi celui de la circularité. Il y a le passé, le présent, l'avenir, les hommes, le monde, l'écriture, mais tout se trouve sur un même plan, tout se ramifie en tout, tout communique avec tout, dans un incessant mouvement horizontal et circulaire. Tout ce qui existe, existe dans une même dimension, unique, celle de l'existence. Pour moi, l'écriture - l'écriture-passion - avait été le lieu de la transcendance, du refus de l'existence ; elle est devenue, après l'échec de la fin de mes adolescences, le lieu de l'immanence, de l'incarnation, d'un acquiescement à l'existence. Plus précisément, elle est devenue le projet d'une incarnation. Il ne s'agissait pas simplement d'être, mais d'être dans le monde ; mieux, il s'agissait d'être moi, et de l'être dans le monde. J'avais été ailleurs, au-delà du temps, dans l'exigence d'un idéal qui n'existait pas, qui n'était qu'un refus de la vie concrète, réelle, immédiate, nécessaire. J'avais voulu l'essence contre l'existence. Pour pouvoir continuer à écrire - et à vivre - sans basculer de nouveau dans la folie, je devais suivre l'étonnant précepte que Kafka avait noté dans son Journal : « Dans le combat entre toi et le monde, seconde le monde. » La clé ouvrant l'existence n'était pas l'idéal mais la nécessité, la nécessité d'être ce qu'aspirent et cherchent à être tous les hommes, la nécessité d'être moi dans le monde.

S. V. :  Vous avez écrit qu'à la fin de votre adolescence, vous faisiez une très forte consommation de drogues de toutes sortes, la mescaline et le L.S.D., en particulier, et qu' « à cette époque, [vous tentiez] de désentraver l' '' attitude poétique '', de l'arracher du cadre trop restreint de l'écriture proprement dite pour la projeter dans la vie même, dans toute la vie. » Que vouliez-vous dire par « attitude poétique » ?

L. J. :  Je crois que ce que j'appelais autrefois l'attitude poétique est celle qui consiste à se comporter avec soi-même et dans le regard qu'on pose sur le monde comme si la verticalité était une réalité de l'existence. C'est une façon comme une autre d'essayer de rendre sa petite personne et le monde plus intéressants, plus attrayants qu'ils ne le sont réellement. Vous pouvez avoir une attitude poétique à l'égard de la sexualité, par exemple, mais la sexualité, elle, n'a absolument rien de « poétique », au contraire.

S. V. :  Vouloir projeter cette attitude poétique sur la totalité de l'écran de la vie, du réel, plutôt que de la confiner à l'écriture proprement dite, c'était en fait vouloir vivre toute la vie comme si elle pouvait être elle-même de l'écriture.

L. J. :  Vous avez parfaitement raison. Ce genre d'inversion fait partie de la mystique de l'écriture, qui est une foi irrationnelle et pourtant absolue, inconditionnelle, intouchable. Qui pourrait croire que les arbres ont leurs racines dans le ciel ? Quel genre de fou pourrait prétendre que la vie est un phénomène poétique ?

S. V. :  Passé l'âge de vingt ans, si je vous comprends bien, vous avez pour ainsi dire entrepris d'inverser cette inversion.

L. J. :  En effet. Il est impossible de vivre une vie d'écrivain, d'être écrivain dans la vie, pour la bonne raison qu'il n'existe pas de « vie d'écrivain » à l'extérieur du travail même de l'écriture. La vie d'un écrivain, c'est d'être assis à sa table et d'écrire, de travailler à son œuvre, c'est tout. Dans la vie de tous les jours, l'écrivain n'est pas écrivain, il est un homme comme les autres, un homme qui peut être extrêmement différent de la créature qui se trouve à l'intérieur de lui et qu'on appelle écrivain. Si la frontière qui sépare l'écriture de la vie de tous les jours est abolie, la vie se dérègle et l'écriture devient impossible : ou bien elle se dilue et se dissout dans la vie jusqu'à en disparaître, ou bien elle s'y projette et s'y répand et y prolifère dans tous les sens, d'une manière incontrôlée, comme un cancer, jusqu'à ce qu'il ne lui reste plus qu'à se dévorer elle-même.

S. V. :  Pour être soi dans le monde, il doit y avoir un monde qui puisse être différent de soi, et vice-versa.

L. J. :  C'est ce qu'on est souvent porté à oublier dans les commencements de l'écriture. Le monde, lui, ne l'oublie jamais - et il n'oublie jamais non plus de vous le rappeler tôt ou tard.

S. V. :  Quelle forme l'écriture a-t-elle prise une fois que vous avez eu renoncé à l'écriture-passion ?

L. J. :  Elle a pris la forme par excellence de l'âge adulte : celle du roman. Le roman est un genre qui exige énormément de temps, et par conséquent une certaine stabilité, un certain ancrage dans la réalité, dans ce qui n'est au fond que le déroulement horizontal, toujours pareil à lui-même, de la vie quotidienne. On ne peut pas écrire un roman sans avoir, sans se donner une vie de tous les jours relativement ordonnée. La recette est connue : Jack London écrivait mille mots par jour, tous les jours. Vous ne pouvez pas commander à la passion de vous faire pondre mille mots par jour. Il faut être un homme bien incarné, bien raisonnable - j'allais dire un homme bien plat - , pour arriver à écrire un roman. Mille mots par jour, dans l'acceptation et le respect, même malaisés, de l'écoulement des jours : c'est de cette façon que j'ai écrit mon premier livre, et les quelques autres qui ont suivi. Il y a l'amour-passion, la frénésie de la séduction, le hoquet perpétuel du sexe, la transe de l'obsédé, hurleur ou tourneur, dans le grand bordel bariolé, dans le foutoir chaotique des pulsions, et il y a le mariage et les pantoufles et la petite pipe du bon papa, le soir, devant l'âtre refroidi, sous la lampe molle. Le romancier est un homme marié. Je suis devenu romancier, puisqu'il fallait vieillir, c'est-à-dire continuer à vivre pour pouvoir continuer à écrire.

 

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