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22.05.2009

Talk show, 1

S. V. :  Vous avez écrit quelque part cette phrase qui m'intrigue un peu : « Écrire, oui, malheureusement. » Il est difficile d'être à la fois plus clair, plus affirmatif et plus ambivalent.

L. J. :  J'ai écrit cette phrase il y a une vingtaine d'années. Mon attitude à l'égard de l'écriture a toujours été plutôt ambivalente, en effet. Je n'écris pas ; j'écris quand même. J'ai toujours écrit quand même.

S. V. :  Que voulez-vous dire ?

L. J. :  Il ne suffit pas d'aimer la vie pour qu'elle veuille bien vous le rendre au centuple. La vie n'est pas merveilleuse. On se lasse parfois de tout attendre de cette belle salope, de cette grande emmerdeuse qui se fout de la gueule de tout le monde. Ou bien on se tue - beaucoup de gens doivent en venir au suicide par simple lassitude, ou, pire, par ennui de vivre - , ce qui n'est pas très amusant, vous en conviendrez, ou bien on continue à vivre quand même, comme le font, je crois, la plupart des gens. Écrire n'est pas non plus une chose réellement merveilleuse, vous savez.

S. V. :  On peut écrire par lassitude, par ennui.

L. J. :  Oui. On peut écrire sans intention bien arrêtée, sans ambition, sans but précis, comme on vit, plus ou moins, pour rien. Si vous n'aimez pas les enfants, le parachutisme, la cocaïne, le cinéma ou la philatélie, qu'est-ce que vous pouvez bien faire dans la vie ? Vous pouvez travailler et gagner de l'argent, ou travailler beaucoup et espérer gagner beaucoup d'argent. Voilà. C'est tout.

S. V. :  Vous pouvez écrire, aimer écrire.

L. J. :  Ce n'est pas aussi simple que ça peut en avoir l'air.

S. V. :  Pourquoi ?

L. J. :  Parce qu'on doit d'abord pouvoir se choisir et s'assumer si on veut écrire. On doit pouvoir choisir et assumer ce que l'on est, ce que l'on a été, ce que l'on pourrait devenir. Il est impossible d'écrire sans s'identifier à soi-même, ou du moins sans s'intéresser d'assez près à soi-même. Il faudrait presque s'aimer soi-même pour écrire. Vous vous rendez compte ? Il faudrait s'aimer quand même ! Qui peut bien être capable d'une chose pareille ?

S. V. :  En êtes-vous capable ?

L. J. :  Je ne m'intéresse pas à « moi », je m'intéresse au fait d'écrire. Être « moi », qu'est-ce que c'est ? C'est être le sous-produit de ce qui se trafique malgré moi à l'intérieur de mes circuits cérébraux, c'est être ce résidu auquel s'apparente ma conscience. Ma nature intime est peut-être un peu comédienne. J'éprouve un ennui profond, viscéral, maladif, à prétendre être « moi » à longueur de journée, à longueur de vie. Quelle tyrannie ! C'est insupportable. C'est indéfendable ! Dieu sait pourtant que l'entreprise du refus de soi est impuissante à faire de soi un autre. J'aurais bien aimé pouvoir écrire sans avoir à m'identifier à « moi », mais c'est impossible. Je suis piégé. Le premier, le seul véritable personnage d'un écrivain, c'est cet écrivain lui-même ; sans ce personnage, il ne pourrait tout simplement pas écrire. Ce personnage n'est pas un autre : il ne peut pas l'être. Je n'est pas un autre, à moins que vous ne soyez fou, ce qui n'est pas mon cas - enfin, jusqu'à preuve du contraire. Ça n'a rien de particulièrement réjouissant, vous pouvez me croire.

S. V. :  Si votre « nature intime » est un peu comédienne, comme vous venez de le dire, pourquoi ne vous êtes-vous pas fait comédien ?

L. J. :  Je n'aime pas les comédiens. Je n'aime pas la frivolité. Je n'aime pas les groupes, les « troupes », les « camarades », les gens, le public, le spectacle, le trucage. Je déteste voir quelqu'un gigoter devant moi sur une scène, qu'il soit politicien, gourou, professeur, bouffon, juge ou « vedette ». J'ai une horreur sans bornes des petits chefs, des « animateurs », des « premiers rôles », de la « mise en scène » et des « metteurs en scène ». Si ma nature intime est un peu comédienne, je suis, moi, incapable de jouer, de me donner en spectacle, de mentir, surtout. Je suis un rejeton de confessionnal - le descendant de celui que la religion très catholique de mes parents a fait de moi. Et puis les comédiens se jouent d'abord la comédie à eux-mêmes. Comment peut-on se jouer la comédie à soi-même ? Nous ne sommes pas des enfants. Tout ça n'est pas sérieux, voyons.

S. V. :  Revenons à cette phrase que vous avez écrite et dont nous parlions il y a un moment : « Écrire, oui, malheureusement. »  En quoi l'occupation de l'écrivain vous paraît-elle malheureuse ?

L. J. :  L'occupation de l'écrivain... Presque tout me paraît malheureux dans l'existence. Dormir, manger, travailler, déféquer, c'est bien agréable, oui, si on veut, mais quelle corvée, quand on y pense ! La corvée d'être animal, cent pour cent animal ! Le chien a un cerveau lui aussi ; la preuve, on peut lui apprendre à faire tout un tas de petits trucs ridicules, exactement comme on nous l'apprend, à nous, humains, en nous stimulant adéquatement et en nous récompensant avec du nanan. Vivre, c'est être un chien - le chien de la chienne de vie qu'on nous a donnée pour rien et qui ne vaut rien non plus. Le chien est un être social. En tant que chien, il est réussi dans la mesure où sa socialisation est réussie, autrement il est moins, et pire, qu'une bête, comme peut l'être son petit cousin, l'homme. L'écrivain, lui, est un homme manqué, un homme qui a raté son coup, qui n'est pas arrivé à être tout à fait ce qu'on appelle un homme. Tout son malheur lui vient de ce ratage qu'il porte en lui, qui est celui de son humanité, de sa socialité, un ratage - ou un « échec » - dont il nourrit son entreprise et dont rien, y compris cette entreprise, naturellement, ne peut le délivrer ni le soulager. Je crois encore aujourd'hui, comme je le pensais déjà à l'âge de dix-huit ans, qu'on ne « réussit » jamais à être écrivain, pas plus qu'on ne « réussit » dans le domaine de la littérature, et encore moins dans celui de l'écriture, qui en est la variété la plus sauvage, disons. On en est plutôt réduit par une horrible nécessité intérieure à se livrer vaille que vaille à la vague besogne qu'évoquait Verlaine. Réussir, ce serait pouvoir cesser d'écrire, ce serait pouvoir échapper à l'impitoyable nécessité intérieure, ce serait pouvoir finir enfin de parler tout seul, en somme, ce qui est parfaitement inconcevable : quand on ne peut pas parler aux hommes, on ne peut pas ne pas parler tout seul, puisqu'il faut, de toute manière, que ça parle. Je n'ai pas le choix. Vous ne l'avez pas non plus. Personne n'a le choix. Plékhanov l'a dit dans une formule que je trouve admirable : la liberté n'est que la nécessité devenue consciente. La belle affaire, vraiment !

S. V. :  L'idée voulant que l'échec soit au cœur de l'entreprise de l'écrivain, qu'il en soit en quelque sorte le moteur, est assez répandue de nos jours.

L. J. :  Les idées sont faites pour être répandues. Pour ma part, je dirais qu'il ne s'agit pas à proprement parler d'une idée, mais d'une simple constatation, qui n'a rien d'original, effectivement. Il ne faut pas confondre originalité et vérité, comme il ne faut pas confondre vérité et authenticité. La vérité n'appartient à personne, l'authenticité à tout le monde, c'est-à-dire à n'importe qui. L'originalité, elle, est comme l'adolescence : elle dure le temps qu'elle met à passer.

S. V. :  Cette constatation, vous l'avez faite pour la première fois vers l'âge de dix-huit ans, dites-vous ?

L. J. :  À dix-huit ans, oui.

S. V. :  Comment peut-on se lancer dans une entreprise dont on est persuadé que l'échec se trouve à son terme aussi bien qu'à son origine ?

L. J. :  Vous savez ce qu'on dit : il n'est pas nécessaire d'espérer pour entreprendre.

S. V. :  La question n'est pas là.

L. J. :  Vous avez raison. Toute la question doit être de savoir mesurer le degré de nécessité de l'entreprise. Quant à moi, je vous avoue bien franchement que j'ai tout fait pour renoncer. J'ai longtemps été un de ces écrivains qui n'écrivent pas, mais qui demeurent écrivains quand même, malgré eux. Si je n'écrivais plus une seule ligne de ma vie, je suppose que ça n'y changerait rien non plus. Paul Valéry, par exemple, à qui je ne me compare pas, a été un de ces écrivains ayant « officiellement » renoncé, à vingt-quatre ans, je crois, sans que ça n'arrive jamais pour autant à lâcher prise en lui, comme la suite de son existence l'a montré. Il faut croire que ce genre de nécessité peut être plus fort que tout le reste - j'allais dire plus fort que toute la vie.

S. V. :  Le conflit, la tension psychique qu'engendre une telle nécessité, celle de s'abandonner à ce qu'on estime être et le résultat et la promesse d'un échec, doit être insupportable.

L. J. :  La vie que j'ai vécue a été assez difficile, je ne peux pas prétendre le contraire. Vous connaissez l'histoire du couturier volant ?

S. V. :  Non.

L. J. :  Il y avait en France, aux environs de 1910, un mirobolant génie qui avait créé une cape extraordinaire, une cape permettant de voler à qui s'en revêtait. Le génie invite les plus hautes autorités politiques et scientifiques, la presse, le cinématographe, le bon peuple, à assister à une démonstration du prodige, inédit dans toute l'histoire de l'humanité, dont la cape qu'il portera pour la première fois en public le rendra capable. Il file au sommet de la tour Eiffel, il monte sur un petit tabouret, il grimpe sur le garde-fou, il déploie la cape magique comme les ailes d'un bel oiseau, il s'élance, il plonge dans le ciel de Paris. Le trou qu'il a laissé en s'écrasant au sol avait une trentaine de centimètres de profondeur. Cet homme était un grand poète. Le plus tragique, ou le plus drôle, comme vous voudrez, c'est que son histoire est absolument véridique.

S. V. :  Je ne comprends pas. Où voulez-vous en venir ?

L. J. :  Imaginez que le couturier n'ait pas été fou. Il aurait su ce que tout le monde savait : que sa cape ne lui permettrait jamais de voler. Maintenant, imaginez que, sachant cela...

S. V. :  ... il ait quand même voulu voler, qu'il ait quand même tenté l'expérience ?

L. J. :  Oui.

S. V. :  La tension intérieure aurait été si puissante, si dévastatrice, qu'il n'aurait pas pu la supporter. Il aurait cédé à la nécessité de faire ce qu'il savait qu'il ne devait pas, qu'il ne pouvait pas faire, au risque de se détruire, ou plutôt en étant conscient qu'il allait, précisément, en mourir.

L. J. :  Oui.

S. V. :  Alors il aurait choisi la mort.

L. J. :  Il aurait choisi parce qu'on ne peut pas ne pas choisir, sous peine de mourir. Il aurait choisi l'échec, pour ne pas mourir.

S. V. :  Mais il en serait mort.

L. J. :  Oui.

S. V. :  C'est très étrange. Très étrange et très troublant.

L. J. :  C'est de la littérature.

S. V. :  Comment l'entendez-vous ?

L. J. :  Dans son livre Le traître, André Gorz parle de « cette loi de l'existence [c'est lui qui souligne] : si vous enlevez à un homme toute possibilité d'affirmer positivement, par des actions, sa liberté, comme vous ne pouvez l'empêcher d'être liberté, sa liberté se manifestera négativement. [...] Et comme cette négation ne peut s'inscrire dans le réel, lui imposer sa marque en le transformant et en se réalisant par cette action, elle se dépasse en pure perte : elle passe dans l'imaginaire. » C'est mal écrit, mais ça dit ce que ça veut dire.

S. V. :  En d'autres termes, ce à quoi vous venez de donner le nom de littérature, ce serait purement et simplement l'imaginaire, qui serait le lieu d'une liberté toute négative, de la négativité elle-même, en fait, et par conséquent le lieu de la mort. Être contraint, par nécessité, de choisir l'imaginaire - la négativité -  au détriment de la réalité, ce serait être contraint de choisir la mort, ou du moins l'une des « formes » de la mort, comme l'aurait fait le couturier qui n'aurait pas été fou et qui aurait essayé de voler avec sa cape magique même en sachant qu'il ne réussirait pas.

L. J. :  C'est vous qui le dites.

S. V. :  Qu'en pensez-vous ?

L. J. :  Je pense qu'écrire, à l'évidence, n'est pas vivre. Voilà une autre idée assez largement répandue, n'est-ce pas ?

S. V. :  Mais encore ?

L. J. :  Ne pas vivre n'est pas réellement merveilleux. Surtout au début.

S. V. :  L'imaginaire n'est pas le merveilleux.

L. J. :  C'est exact. Enfermez un couturier à l'intérieur de lui-même et il lui viendra peut-être l'idée de fabriquer une cape qui lui permettra de s'envoler, mais ni cette idée ni cette cape ne le mèneront bien loin - ou alors elles le mèneront à ce qui ne pourra qu'être un désastre.

S. V. :  Ce que vous êtes en train de me dire, c'est que le choix, nécessaire, de l'imaginaire, est en réalité le choix d'une réclusion, d'en enfermement.

L. J. :  Une mort, aussi bien, oui.

S. V. :  La liberté négative n'est pas liberté mais négativité, et la négativité, c'est la mort.

L. J. :  Si vous voulez.

S. V. :  Vous avez écrit - ça me revient à l'instant - : « Je n'ai jamais eu peur qu'on m'enferme. Je...

L. J. :  ... Je suis un reclus volontaire », oui.

S. V. :  Nous ne parlons plus de ce que j'ai appelé tout à l'heure une tension, un conflit psychique. La réclusion volontaire est une liberté négative, une figure de la mort.

L. J. :  Oui.

S. V. :  La nécessité qui pousse un homme à choisir, pour vivre, une figure de la mort, doit être une bien grande nécessité.

L. J. :  La nécessité est la nécessité, c'est tout. Dans la vie, seule la vie elle-même n'a rien de nécessaire. On s'arrange comme on le peut avec le reste, avec tout le reste - les souliers, la fête de Noël, les hémorroïdes et les poignées de porte.

S. V. :  Pourquoi le couturier fou était-il persuadé qu'il pouvait voler ?

L. J. :  Eh bien, peut-être n'était-il pas fou. Peut-être avait-il eu le malheur de ne pas naître parmi la bonne espèce. Il devait avoir une tête, une cervelle d'oiseau. La nature avait dû fourrer cette cervelle dans de la mauvaise carcasse, à laquelle il manquait une paire d'ailes, noires, sans doute, puisque c'est la couleur dans laquelle il a choisi de tailler sa cape fabuleuse. Il était fait pour voler ; comme il ne le pouvait pas, il en est mort, d'une façon spectaculaire, il faut bien le reconnaître, mais mort tout de même. Il s'est jeté, il a plongé, pour ainsi dire du haut de lui-même, du haut de sa cervelle d'oiseau, dans ce qui était peut-être sa plus authentique intimité - ou sa plus intime authenticité.

S. V. :  Peut-être était-il simplement fou.

L. J. :  C'est plus probable, en effet. S'il ne l'avait pas été, je suppose qu'il aurait vraiment pu voler.

S. V. :  Mais il en serait mort.

L. J. :  Il en serait mort tout de même. Comme tout le monde. Que ça leur apprenne à vivre, bande de caves.

 

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