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27.04.2009

4 juillet

Umberto Eco, Les limites de l'interprétation : « Ébloui par des visions fulgurantes alors qu'il marche à tâtons dans l'obscurité, l'homme du IIe siècle élabore une conscience névrotique de son propre rôle dans un monde incompréhensible. La vérité est secrète, aucune interrogation des symboles et des énigmes ne dit jamais la vérité ultime, mais déplace le secret ailleurs. Si telle est la condition humaine, cela signifie que le monde est le fruit d'une erreur. L'expression culturelle de cette condition psychologique est la gnose.

« La révélation gnostique dit, sous une forme mythique, que la divinité, obscure et inconnaissable, contient déjà en elle le principe du mal ainsi qu'une androgynie la rendant dès le départ contradictoire, non identique à elle-même. Le Démiurge - l'un de ses exécutants maladroits - donne vie à un monde erroné et instable, où vient s'échouer une parcelle de la divinité, captive ou exilée.

« Un monde créé par erreur est un univers avorté, et l'un des premiers avatars de cet avortement, c'est le temps, imitation difforme de l'éternité. Tandis que la patristique, afin de concilier le messianisme judaïque avec le rationalisme grec, élabore le concept de direction providentielle et rationnelle de l'histoire, le gnosticisme mûrit un syndrome de rejet à l'encontre du temps et de l'histoire.

« Le gnostique s'estime exilé dans le monde, victime de son propre corps, véritable tombe et prison. Il est jeté en ce monde dont il doit se libérer. Exister est un mal. Or, c'est bien connu, plus on se sent frustré, plus on est saisi d'un délire de toute-puissance et de désirs de revanche. Le gnostique se considère donc comme une étincelle de cette divinité qui, à cause d'un complot cosmique, se trouve provisoirement en exil. S'il parvient à rejoindre Dieu, il s'unira de nouveau à son principe, à son origine, et, de surcroît, il contribuera à régénérer cette origine, à la libérer de l'erreur première. Bien que prisonnier d'un monde malade, il s'imagine investi d'un pouvoir surhumain, et seule sa collaboration permettra à la divinité de réduire sa fracture initiale. Ainsi, l'homme gnostique devient un Übermensch.

« La caractéristique du pouvoir de cet Übermensch tient en ce qu'il atteint le salut par la connaissance (gnosis) du mystère du monde. Comparés aux hyliques, liés à la matière, sans espoir de salut, les pneumatiques sont les seuls à pouvoir aspirer à la vérité et donc au rachat. La gnose n'est pas, à l'instar du christianisme, une religion pour les esclaves mais pour les seigneurs. Le gnostique, mal à l'aise dans un monde qu'il ressent comme étranger, conçoit un mépris aristocratique envers la masse à laquelle il reproche de ne pas reconnaître la négativité du monde, et il attend un événement final qui provoquera le bouleversement, l'éversion, la catastrophe régénératrice de l'univers.

« À la différence du peuple d'esclaves, l'Übermensch gnostique comprend que le mal n'est pas une erreur humaine mais l'effet d'un complot divin, que le salut ne se construit pas par des actes car il n'y a rien à se faire pardonner. Certes, si le monde est le royaume du mal, le gnostique doit en haïr la nature matérielle, mépriser la chair et même l'activité reproductrice. Cependant, celui qui possède la connaissance est sauf et n'a donc plus à redouter le péché. Au contraire, selon Carpocrate, pour se libérer de la tyrannie des anges, seigneurs du cosmos, l'homme doit s'abandonner à toutes les ignominies possibles ; connaître, c'est aussi connaître le mal. Par la pratique du mal, on humilie le corps qu'il faut détruire, mais pas l'âme qui, elle, est déjà sauve.

« Dénicher l'héritage gnostique dans la culture moderne et contemporaine est une tentation à laquelle il est fort difficile de résister. Ainsi, on découvre une origine cathare, et donc gnostique, à la conception courtoise (puis romantique) de l'amour, vécu comme renoncement, perte de l'aimée, et en tout cas comme rapport purement spirituel excluant la moindre relation charnelle. Il ne fait aucun doute que la célébration esthétique du mal en tant qu'expérience de révélation (Sade) est gnostique, tout comme est gnostique le choix que font de nombreux poètes modernes de rechercher des expériences visionnaires dans l'épuisement de la chair, obtenu par l'excès sexuel, l'extase mystique, la drogue ou le délire verbal.

« [...]

« D'autres encore voient une inspiration gnostique dans l'existentialisme et en particulier chez Heidegger (l'Être-là, le Dasein, comme être '' jeté '' dans le monde, le rapport entre existence terrestre et temps, le pessimisme). Jung, lorsqu'il revisite les anciennes doctrines hermétiques, repose le problème gnostique de la redécouverte d'un Soi originel. De la même façon, on individualise un moment gnostique dans toute apparition du Surhomme, dans toute condamnation aristocratique de la civilisation de masse, dans la détermination avec laquelle les prophètes des races élues, pour réaliser la réintégration finale des parfaits, passent par le sang, le massacre, le génocide des hyliques, ces esclaves irrémédiablement liés à la matière.

« Sans parler enfin des auteurs contemporains qui se réfèrent littéralement aux idées originales de la gnose. [...]. »

 

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