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05.03.2009

3 août

Pour se donner tout entier à l'écriture, on ne me fera jamais accroire le contraire, il doit bien falloir que quelque chose cloche sérieusement de l'autre côté de la barrière, dans la mare aux grenouilles de la vie. Ces milliers d'heures de solitude devant du papier, cet enfermement dans l'inconcevable minceur de l'encre, cet écriteau éternellement pendu à la porte du monde - « Prière de ne pas déranger » - , tout ce temps si long, cette terrible lenteur, cette vague besogne obsédante, harassante, débilitante : pourquoi ? Misère, Madame, misère de l'écrivain qui nourrit son entreprise à même la poubelle de ses échecs salement humains. Et d'abord, en existe-t-il un seul digne de ce nom qui se doute de ce que l'écriture risque de faire de lui, à compter du moment où il commence à circuler à l'intérieur de ces nouveaux circuits qu'elle ouvre en lui ? L'apprenti écrivain est venu au monde de la littérature parce qu'il était, comme tous les hommes, un infirme et un malheureux, un misérable boiteux en quête d'une béquille qui l'aiderait à traverser tout titubant d'horreur le cauchemar des jours et l'empêcherait de déraper complètement dans le décor. Il avait besoin de débourrer un monde de rechange à partir de ses inaptitudes de taré et de s'y installer en jouant au roi de la jungle, avec l'idée burlesque d'oublier son invivable nullité. Il se met à l'écriture, il y va gaiement, il se métamorphose petit à petit en une manière d'expert en transposition du réel atroce ; il y parvient si bien qu'il constate un jour que sa réussite consiste à avoir fait de lui-même un véritable professionnel de l'inadaptation perpétuelle. Il a raison, le con. Inadapté, inadaptable, il l'était quand il s'est amené en salivant et en tremblant à la littérature ; il imaginait pouvoir se tirer du cloaque en se retirant du monde et se réinventer en réinventant le monde ; et voilà qu'il découvre tout à coup le stupéfiant paradoxe : il est toujours prisonnier de la réalité abhorrée alors qu'il n'a fait que creuser entre elle et lui un fossé de plus en plus effrayant. En écrivant, et pour pouvoir écrire, il s'est désadapté encore davantage, un peu plus chaque jour et à chacune de ses pages : il était parti infirme, il achève de virer monstre pour de bon !

 

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