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09.05.2008

10 janvier

À une époque où j’étais encore bien jeune, je me rappelle avoir écrit un jour que la tristesse est le repos des angoissés, et qu’il y a dans toute forme de tristesse une certaine beauté qui s’ignore. Et puis la jeunesse s’en est allée, et avec elle l’illusion d’une possible beauté ; la haine a bien réduit quelques poches d’angoisse, la terreur de vivre a molli, mais la tristesse est restée, elle, la grande, l’effroyable tristesse de la vie. Ces jours-ci, rien qu’à me replonger dans les livres de Céline, tout au long de ces nuits d’hiver qui sont si prodigieusement noires et immobiles, je redeviens tout chiffonné de mélancolie, j’en titube de chagrin à travers ce terrain vague de la nullité que je suis pour moi-même. Avec le temps, disait le bon Ferdinand, « on n’est plus qu’un vieux réverbère à souvenirs au coin d’une rue où il ne passe presque plus personne ». Oui, c’est dans Voyage au bout de la nuit. L’année où j’ai lu pour la première fois ce maudit grand livre-là, j’aimais encore une femme et je croyais aussi qu’un jour je pourrais peut-être devenir un peu écrivain. Les années ont passé en me chiant dessus comme sur le dos de tous les malheureux, et personne, je dois bien le dire, n’a jamais remplacé ma chère petite femme dans mon cœur d’homme, parce que je l’ai jeté dans une poubelle, mon cœur, une nuit que je remontais une ruelle en revenant d’un sombre bar. Je n’ai pas pu devenir écrivain non plus ; comme le disait Lévy Beaulieu à propos de Thomas Wolfe, dans son essai sur Jack Kerouac, j’étais sans doute – peu importe ce que ces mots veulent dire – « trop homme pour être vraiment romancier ». Mais allez donc leur expliquer…
« La littérature ça compense, j’ai pas à me plaindre », écrivait Céline dans Mort à crédit. Moi, au fond, ce n’était pas la littérature qui m’intéressait, mais cette espèce de brume comme flottant à la surface d’un lac mystérieux, au crépuscule, cette chose qui semble vibrer si fort d’intensité qu’elle vous fait pleurer et qu’on appelle la vie, tout simplement. Mais il faut encore un temps très long avant qu’on s’aperçoive qu’il n’y a rien non plus dans la vie, sinon de la merde toujours, et des gens qui parlent trop fort pour ne rien dire et toujours rien que des ennuis. J’admire les écrivains qui ont réussi à fabriquer de la littérature, et une œuvre, même, à partir de ce vague rien du tout autour duquel grenouillent les regrettables insignifiants que nous sommes tous en réalité. Pour moi, la vie n’était pas, la vie n’est pas assez, je me vois incapable d’en extraire de la beauté parce que je suis perpétuellement ahuri devant ma propre nullité, et je ne veux pas non plus de cette compensation dont Céline reconnaissait qu’il se satisfaisait, à l’époque de Mort à crédit. Ne reste plus alors que du temps à tirer avant les éternelles vacances dans le néant. La littérature, ça compense peut-être, mais la vodka ça occupe. Voilà. Dans la tête, il y a de l’intense – pas dans la vie, pas dans les livres, pas dans l’écriture. Dès qu’on en sort, de la tête, l’intensité fout le camp, la lumière se débine, la jouissance intime se ratatine comme un raisin sec, et on n’a plus qu’à se désoler encore un bon coup d’exister, tandis qu’avec les drogues et l’alcool on est toujours bien assis dans sa tête, et même si c’est l’enfer, c’est chaud et c’est intime : on est chez soi, en somme.

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