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07.05.2008
2 octobre
Au mois de septembre 1939, Antonin Artaud est à bord d’un bateau faisant route en direction du Havre. On lui passe la camisole de force. André Breton dira plus tard qu’Artaud était passé « de l’autre côté ». Il est subitement devenu fou ; quelque chose en lui a perdu de vue la ligne de démarcation existant entre le poisson et l’eau du bocal dans lequel il se trouve. Comme la suite le montrera, le délire a chassé la poésie. La santé des poètes réside dans la capacité qu’ils ont de générer le geste poétique ; perdre cette capacité, c’est, pour eux, perdre la santé – c’est mourir en tant que poète. Disons que je suis écrivain.
Disons que je le suis comme le banquier, le mathématicien, le joueur de base-ball et la danseuse de ballet sont ce qu’ils sont : disons que je suis écrivain malgré moi. J’ai souvent choisi et rechoisi d’être et de devenir ce que je suis malgré moi. Ce choix est sans doute la seule responsabilité digne de ce nom que j’aie pu exercer au cours de mon existence, une responsabilité qui engage tout mon être et, aussi bien, toute ma vie, puisqu’elle est en quelque sorte la négociation de mon identité. Or, il se présente une difficulté : depuis deux ou trois ans, je suis un écrivain qui n’écrit plus. Je suis malade, très malade vaguement, comme l’aurait dit Flaubert, bien que personne ne puisse s’en rendre compte : je n’existe plus. Je ne suis plus rien, je ne suis personne. Ce n’est ni douloureux, ni malheureux ; ce n’est peut-être même pas attristant. Non, n’être plus rien, n’être personne, c’est simplement dangereux : il peut être assez tentant, et assez facile, de se débarrasser de « rien », de « personne ». En fait, depuis deux ou trois ans, j’ai la sensation physique que je suis habité, que je suis possédé par ce qui ne peut qu’être ma mort – la petite mort, ma première mort.
Je ne l’avais pas cherchée. Une nuit, elle est venue, elle s’est assise dans le gros fauteuil brun, elle a tiré sa pipe de sa poche et elle est restée là à me dévisager en souriant. Je me suis fêlé rien qu’à la regarder, et elle s’est glissée en moi par cette blessure. J’ai cessé d’écrire parce que ma mort, l’odeur de ma mort, est venue pulvériser ma fragile identité. J’ai cessé d’écrire parce que j’étais devenu la Mort. La Dame blanche a pris possession de mon corps, de ma vie. Elle me subjugue depuis une, deux, trois années, maintenant. Je ne peux pas ou je ne sais pas puiser en elle une force égale à la sienne, qui me ferait hurler et me débattre comme un diable dans de l’eau bénite. La mort ne fait pas hurler, elle vous cloue le bec. Elle vous fait vous asseoir sur un banc, dans un parc, à cinq heures du matin, ou sur un tabouret, dans un bar, passé minuit, et elle vous laisse l’étudier tandis qu’elle s’insinue en vous, qu’elle s’amuse de vous ; et si vous vous en allez, si vous vous enfuyez et rentrez chez vous, la mort est là qui vous attend, vous contemplant, contemplant le néant que vous êtes, assise dans le gros fauteuil brun et fumant sa pipe molle. Elle vous suce et vous aspire, elle vous vide de votre substance futile, sans que cela ne provoque la moindre douleur. L’effroi, glacé. Un rêve de cocaïnomane. La mort vous envoûte et vous anéantit et vous n’y pouvez rien, absolument rien. Et si vous avez le courage de ne pas vous tuer, vous arrivez petit à petit à comprendre, pendant qu’elle vous rit au nez, pourquoi il en est ainsi, pourquoi elle peut être aussi froide, et, d’une certaine façon, aussi neutre, aussi magistralement indifférente : c’est parce qu’elle est votre propre mort. La Mort, au fond, ce n’est que vous-même, sous le manteau de votre chair, la Mort est ce squelette que vous portez sous l’habit de votre viande. Oui, il y a un squelette dans le placard, et le placard, c’est vous.
Oh, je ne veux pas mourir. Pas moi. Jamais. Je choisis donc la vie. Mais quelle vie ? Je ne vois toujours pas comment je pourrais vivre sans au moins essayer de me réapproprier cette identité qui est devenue la mienne au fil des ans. Je n’ai pas d’autre choix, semble-t-il, que de redevenir l’écrivain que je suis devenu malgré moi. Sans doute n’y a-t-il que lui qui puisse m’extirper du pétrin de ma petite mort, me réapprendre à vivre et, si ça se présente, entreprendre de renégocier mon identité. Cet écrivain n’écrit plus. Comment faire pour l’amener à reparaître de ce côté-ci des choses, où grandir constitue le bonheur des enfants, où l’amour entre un homme et une femme peut être bon comme l’air du matin, où le travail est une célébration de l’exubérance, et où l’écrivain n’est qu’un être humain qui écrit comme le boulanger fait son pain ?
Un écrivain ne se met pas à écrire sérieusement tant qu’il ne s’est pas cogné le nez sur l’indépassable idée de sa propre mort, tant que la conscience du temps qui lui est compté n’a pas fait irruption en lui, violemment, d’une façon qui ne peut être que viscérale. Une fois cette expérience vécue, chacun des mots qu’il écrira portera vraisemblablement le poids de la vie, parce que l’écrivain aura connu que la vie se meurt en lui et qu’elle sera bientôt finie. On me dit qu’il faut accepter l’idée de la mort. Ce n’est pas ce que je crois. Ce n’est pas l’acceptation qui est féconde, mais le refus. Ce qu’il faut accepter, par contre, c’est que tout ce qui s’écrira après, ou à partir de l’expérience de la petite mort, sera écrit du point de vue de la Mort. Je suis prêt à l’accepter. Je l’ai déjà accepté. Mais la Mort ne m’a pas encore dit comment on écrit la vie du point de vue de la Mort. Je n’arrive pas à comprendre ce qui est maintenant la seule chose au monde que je doive comprendre – je n’y arrive pas et je n’arrive pas à retrouver en moi le chemin de l’écrire. Le temps qu’il faut n’est pas fait, la petite mort, ma première mort, n’est pas entièrement faite encore, je suppose. J’attends. J’attends.
21:00 Publié dans 2. Deuxième acte : Chien d'écrivain / A | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, littérature québécoise, écriture, poésie, serge viau, québec



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