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03.06.2009

Lettre 2

Hélas ! oui, je suppose qu’il me faudra bien finir par le reconnaître un jour. Quand il m’arrive de rencontrer mon propre regard dans un miroir, je ne vois plus que la tache de l’innommable fatigue. J’en suis au point où un homme en vient à trouver que la lettre « T » est épouvantablement loin dans les pages de son vieux dictionnaire. Depuis deux ans, trois ans, je ne dors plus du tout, je suis champion d’insomnie comme l’autre est champion de jeûne dans la nouvelle de Kafka. Ah, le tourment, le terrible tourment du poulet à la broche tournant des nuits entières entre les vingt mille petites mains du feu mauvais ! Tous les bourreaux du monde savent qu’ils n’ont besoin d’aucun ustensile particulier pour faire craquer le plus dur à cuire des enfants de chienne. Mais qui me fait ça quand je ne dors pas, moi ? Voilà encore une question, et de quoi m’occuper jusqu’à demain matin.
Alors c’est non, je ne suis plus en état, je te le répète ici pour la dernière fois – pour la reprise des « entretiens », je dis : non ! Un autre tantôt, au siècle prochain, dans un autre millénaire, si nous ne sommes pas en train de manger de la terre, toi et moi, et si tu y tiens absolument et si ça m’amuse encore, moi, d’accord. Mais pas maintenant, pas cette année, en tout cas. Comme disait l’autre : que voulez-vous, il y a des années où on a envie de ne rien faire.
Je te parle de l’insomnie la rouge, je pourrais aussi bien te dire deux mots à propos de mes fées familières et de leurs sales gueules de clowns, mais je ne le veux pas. De toute façon, je n’ai pas à être innocenté de mon refus de comparaître devant toi. Le Tribunal des Autres Inc. où tu as ton siège peut décidément aller chier, parce que c’est le seul droit, et la seule compétence, que je lui reconnais.
À toi donc, cette fois, et jusqu’à nouvel ordre, toute la bouteille de Wyborowa.
P. S. Tu me demandes ce que je lis ces jours-ci. Eh bien, je ne lis pas. Je suis en train de relire le Tarantula de Bob Dylan. J’ai la version hard cover originale de Macmillan, que j’ai piquée dans une librairie de Toronto, l’été que je crevais de faim là-bas, en 71, je crois. J’ai aussi l’ « adaptation de l’américain », plutôt branlante – française, en somme – , qu’en a fait Dashiell Hedayat pour Christian Bourgois. Je barbote entre les deux. Le Bob Dylan des années de Dont Look Back et de la « raging glory » me fascine encore terriblement. On dirait un Charlot psychédélique crinqué aux amphétamines, une sorte de simili-poète pop hallucinant dans la poubelle éventrée de la Culture, où Einstein gratte un violon électrique en égrainant l’alphabet. 64, 65, 66, ces eaux-là.
Inside the museums
Infinity goes up on triiiiial
Those were the days, my friend.

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