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26.04.2009

26 novembre

Tu pourrais les apercevoir depuis le trottoir, l'hiver, quand le soir tombe, si tu marchais dans les rues d'ici à la fin de l'après-midi. On les voit souvent près des fenêtres donnant sur la rue et dont les rideaux restent ouverts tant que la journée de travail n'est pas terminée. Ils aiment bien jeter un coup d'œil dehors, de temps à autre, pour se distraire un instant des écrans lumineux. Tu les verrais assis sous le halo des petites lampes jaunes, tu verrais que ce sont des hommes et des femmes de mon âge et de tous les âges. Les pièces dans lesquelles ils se trouvent sont toujours sombres ; des liasses de papiers s'entassent sur leurs tables, des livres et des brochures s'empilent sur leurs étagères. Si tu faisais le tour du quartier, tu en découvrirais sans doute des dizaines, qui fixent les écrans, le front plissé par le souci et l'attention. Autour d'eux, la solitude si particulière de l'homme absorbé en lui-même est presque palpable. Ils ont tous cet air d'être en suspension dans la chaleur immobile de leurs cellules, comme des créatures marines dans de grands bocaux de verre. Le passant emporté par ses pas se surprend à penser qu'ils appartiennent peut-être à une espèce qui lui est étrangère. Que font-ils donc devant les machines lumineuses ? Eh bien, ils sont très occupés à gagner leur vie. Demain, ils iront acheter des chaussettes de laine et du foie gras, des pamplemousses et du savon et un tapis. Ils sont forcés de faire ce qu'ils font pour pouvoir mettre des boules de couleur dans l'arbre de Noël et donner à manger à l'enfant qui regarde la télévision. C'est intéressant, non ? Non, ce n'est pas intéressant. Toi qui passes en coup de vent dans la rue, peut-être envies-tu un peu ces gens que tu aperçois, et qui semblent pétrifiés dans la beauté monacale de ces pièces où le courage sait si bien se faire patient - mais pourquoi faut-il qu'ils me donnent envie de pleurer?  J'ai mis ma table d'écriture le plus loin possible de la fenêtre ; ma machine à moi est cassée depuis deux ou trois mois - there's a ghost in the machine - , et j'écris ceci à la main, cette nuit, devant un mur vide. Je me suis détourné de la fenêtre, je me suis contraint à ne chercher nulle part ailleurs qu'en moi-même l'essentielle substance de toutes les substances. Je trempe ma plume dans cette pauvre vie qui s'est accumulée à l'intérieur de mon sablier et qui va sans cesse s'épaississant ; j'y trempe ma plume afin de faire danser le monde mort, ensablé, qui m'encombre de son souvenir. J'ai encore la prétention d'avoir autre chose à faire que de vendre du papier, depuis que je sais que l'argent ne me permettra jamais de me divertir de ce qui m'habite trop profondément - je veux dire le temps, la conscience du temps et la douleur devant le temps. Quand je songe à mes semblables rivés à leurs machines de fer ou de lumière et qui gagnent leur sel à la sueur de leur front, j'ai envie de pleurer et de hurler, et en cela je n'ai jamais changé. Je n'appartiens pas aux hommes de la longue patience, je voudrais tout casser, les fenêtres et les hommes et leurs machines et la patience et le temps lui-même. Je ne veux pas être comme ceux-là que tu vois dans leurs cellules quand tu passes sur les trottoirs au crépuscule. Ils sont déjà trop nombreux, ils l'ont toujours été et ils n'ont aucun besoin de moi. Je n'ai pas tellement besoin d'eux non plus ; après tout, je n'achète que très peu de ces choses qu'ils fabriquent et qu'ils voudraient pouvoir me vendre. Les hommes de la patience, je les envierais si je savais que ce à quoi ils sont occupés s'apparente à la fabrication du respect de soi, bien qu'il s'en trouvera toujours trop pour puiser ce respect dans la docile conformité et ce qu'ils appellent sans sourire l'honnêteté.

 

25.04.2009

30 septembre

Tu m'harasses. Tu abuses de moi. Tu y consens.

 

24.04.2009

26 avril

Tu « écris » et les chevaux ont des cils aussi. Et les veaux.

 

23.04.2009

19 août

Tu choisis tout à fait au hasard, dans les pages de l'annuaire du téléphone, le nom d'une personne que tu ne connais pas et qui n'a aucun moyen de découvrir qui tu es. À cette personne, tu envoies chaque jour, semaine après semaine, des années durant, sans la moindre explication, une « lettre » anonyme constituée essentiellement d'une ou plusieurs pages de texte extraites de la somme des écrits que tu as pu accumuler tout au long de ta vie. Tu viens ainsi d'inventer de toutes pièces, quelque part dans le monde, quelque part au bout de la nuit, une personne qui puisse te lire, qui puisse tout lire, une personne qui est quelqu'un mais qui n'en demeure pas moins personne. Pour toi, et pour toi seul, cette personne inconnue devient, qu'elle le veuille ou non, le Lecteur, le Lecteur sans visage, toujours, puisque jamais tu ne chercheras à entrer en contact avec lui autrement que par ces « lettres », mais un Lecteur existant très réellement, très concrètement, et non plus seulement en tant que vague figure abstraite - un Lecteur plus vrai que toi-même.

 

22.04.2009

23 septembre

Tu chantes avec la voix que tu as. Peut-être n'aimes-tu pas cette voix qui est la tienne. Qu'importe : elle aime en toi ce qu'il lui est possible d'aimer et qui te donne envie de chanter, même malgré toi.

 

21.04.2009

20 janvier

Travailler. Oui, bien sûr. « Oui, je le veux. » De toute façon, vous ne méritez pas mieux, pour le meilleur et pour le pire. Votre tête, si vous en avez une, est faite pour aller très précisément entre le marteau et l'enclume, à la chasse aux étincelles. Mais l'écriture est chichiteuse, elle. L'écriture, c'est comme votre corps. Il y a des jours où ça ne veut pas entendre parler de vous, des jours où ça ne vous désire plus, des jours où ça vous dit franchement d'aller voir ailleurs si vous y êtes - des jours, des mois, des années, même, parfois. Ça change, et plus ça change moins ça vous reconnaît, voilà tout.

 

20.04.2009

15 mars

- Traiter un chien comme ça, ce n'est pas humain.

- J'espère bien, oui.

 

19.04.2009

12 juillet

Tout le monde regarde la télévision parce que personne n'a rien à faire. Avant de mourir.

 

18.04.2009

22 mars

Toutes les musiques sont inutiles, ou presque, parce que la musique est faite en général par des musiciens. Les musiciens sont des gens qui n'ont rien à dire mais qui veulent faire quoi ? De la musique. Un batteur veut taper sur ses casseroles, il se fout bien de tout le reste. Une symphonie, c'est un gros tas de notes qui tiennent ensemble à cause de quelques lois strictement mathématiques et qui n'expriment rien d'autre qu'une architecture mathématique. On l'a dit souvent : il n'y a pas d'émotion dans la musique de Bach, par exemple, pas d'idées non plus, sauf des idées de mathématique musicale. Pour que la musique devienne intéressante, il faut lui superposer du texte, c'est-à-dire du sens, ce que la musique toute seule ne fournit jamais puisqu'elle en est incapable. Le chant grégorien va quelque part, il est prière, une sonate pour piano n'est que du piano ivre d'une combinatoire mathématique. La musique populaire, elle, est une arnaque à vagins, une pulsion simiesque, et une colossale machine à piastres, on commence à le savoir. Ce n'est pas pour rien que toutes les « idoles » sont manufacturées pour un public d'adolescentes de plus en plus jeunes : ça carbure aux hormones et c'est jetable quinze mois plus tard. La « grande musique » ressemble à la passion des nombres qu'avait Sade ; elle donne le même vertige et elle est aussi platement vide. Quand on sait ce que c'est qu'un accord mineur, il devient vraiment trop facile de peser sur le piton, même si ça marche à tout coup, et justement parce que ça marche à tout coup. Beethoven disait un jour à un violoniste récalcitrant qui n'arrivait pas à jouer une partition trop difficile : « Que m'importe votre sacré violon quand l'esprit souffle en moi ! » Il écrivait de la musique, le zeb, il s'était fasciné sur la mathématique et personne n'allait le faire chier, n'est-ce pas. La musique de son époque commençait à souffrir de la mort de Dieu qu'elle pressentait ou qu'elle avait déjà anticipée - cette époque, celle du « romantisme ». Aujourd'hui la musique est morte, la grande musique d'abord, merci au matraquage de masse des faiseurs d'hymnes aux vagins, la musique religieuse n'en parlons pas, mais, plus grave, la musique populaire aussi. Il y a une énorme différence entre une culture populaire et une culture de masse. Robert Johnson a écrit des blues issus d'une culture populaire, Eric Clapton le long saxon aux pieds froids n'est qu'un faiseur de sonorités très suitable pour un marché de masse, qui ne connaît pas - et par conséquent n'achète pas - la musique du nègre mort Johnson. L'architecture du chant grégorien obéit à un principe mathématique visant à produire une mélodie dépourvue d'excitation sensuelle, la spiritualité s'opposant, dans la religion chrétienne, à l'univers trouble de la sensualité ; les écarts entre les notes sont soumis à un contrôle d'une extrême rigueur, qui ne permet aucun emballement, aucune envolée, aucun déraillement émotif. Évidemment, cette musique est la plus sensuelle du monde, la plus blues, la plus magnifiquement retenue et la plus suavement suggestive de ce qu'elle veut suggérer : le divin, lancinant et qui fait mal quand on le cherche - en pure perte, toujours - à l'intérieur de soi. J'ai craqué pour le rap à l'époque déjà oubliée où il a été ce que la musique « afro-américaine » a toujours été. Depuis que les Bretons font du rap celtique avec des tuques de nègre, c'est la nausée, naturellement. L'intelligence du slang - de l'« ebony », mettons... - des nègres américains qui ont inventé le rap est égale à celle qui a donné naissance aux phrasés blues, jazz, rock 'n' roll - brevet nègre, ne l'oublions pas - , rhythm & blues, funk. Ils ont tout fait. La seule musique « typiquement » américaine est le country & western, qui est une musique européenne resucée, en gros. J'admire cette vraie culture populaire dont est issu le rap, qui est devenu une autre vis de la culture de masse et qui pour ça ne veut plus rien dire aujourd'hui. La parole est l'essence du rap, le reste sans la parole ne serait rien. Nous sommes des êtres beaucoup trop sophistiqués pour être victimes de la savane et de ses seuls rythmes, nous sommes des singes dénaturés, le but de notre culture est de faire de nous des primates dégénérés, des blondes à l'aisselle rasée qui ne parviennent jamais tout à fait à entrer en transe quand bat le tam-tam entravé par la pénicilline pourtant fabriquée à partir du membre de l'étalon. Il y aurait une vaste étude sociologique, philosophique, religieuse, qui devrait être entreprise afin d'étudier le vide estomaquant des pages des journaux et des magazines consacrées aux entrevues universellement stupides que donnent les « musiciens » et autres chanteurs de pomme, promotion oblige. Dans toutes les mu-siques où on n'entend que l'absence de Dieu, ou l'absence de son absence, on ne peut sentir que cette horreur, les pieds du cœur humain qui pue comme tout ce qui vit et qui va mourir. La musique seule, c'est deux choses : rythme et mélodie, l'accent étant mis soit sur le rythme, soit sur la mélodie - une « belle » mélodie, pour être belle, doit être lente, un rythme emportant doit être rapide et forcément réduire l'aspect mélodique de la chose, c'est mathématique. Il faut du texte pour sauver la musi-que de la musique, qui n'est jamais qu'elle-même - trois quatre, etc.

 

17.04.2009

26 octobre

Toute écriture aura toujours quelque chose d'un peu testamentaire.