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28.01.2009

11 mai

1.

Nous prenons notre corps où nous le trouvons et comme il se présente, sans pouvoir savoir quelles aventures il nous réserve.

2.

J’ai cette malchance d’avoir un corps beaucoup trop aventureux, un corps dont je pourrais dire qu’il n’en a jamais fait qu’à sa tête.

3.

L’histoire de ma vie ressemble assez à l’histoire de mes yeux, quand je la regarde à travers eux.

4.

Mes yeux ont fait de mon cerveau cette chose floue, indécise, « impressionniste », qui ne discerne jamais rien de façon claire, nette, tranchée. Ils m’ont fait un cerveau myope, voilé, un cerveau de brouillard triste et inquiet, un cerveau inquiétant et inquiété. Ils ont modelé ma personnalité, lui ont imposé un type de nourriture privilégié, lui ont dicté une manière d’être au monde conforme à leur non-conformité.

5.

La très forte myopie dont j’ai longtemps ignoré que je souffrais m’a dérobé la meilleure part de ce que mon enfance aurait dû me donner : un monde aux vastes dimensions dans lequel il m’aurait été possible d’apprendre à voir loin. Un enfant confiné aux pages d’un livre qu’il tient entre ses mains paiera toujours trop cher l’indifférence désolée qu’un monde inopérable l’aura forcé à cultiver en lui.

6.

Aujourd’hui j’en ris parce que ça n’a rien de drôle, évidemment : quand j’étais adolescent et que je marchais dans les rues troubles du monde, j’étais follement embarrassé : je ne savais pas où regarder, ni comment.

7.

Il n’y a pas très longtemps, un ophtalmologiste qui m’examinait – je l’aurais assassiné s’il ne m’avait pas vouvoyé – s’est écrié : « Oh ! Vous n’aimez pas la lumière, vous ! »

La lumière, la vie : quelle différence, docteur ?

8.

Un mot vaut des millions d’images. Le jour où j’ai rencontré pour la première fois le mot photophobie, j’ai connu pourquoi je m’étais jeté si loin dans les petits pays faisandés de la nuit.

9.

Les maladies du sucre – qui sont aussi des maladies de civilisation – m’ont fait tituber à travers de terrifiantes géographies de chaos où mon œil n’arrivait plus à prendre pied, mais où mon cerveau reconnaissait tout de même un peu, vaille que vaille, quelque chose de son habit.

10.

Je me suis demandé récemment, et je me le demande encore, autant par besoin d’apaisement que par crainte d’être déçu, si le désespoir n’est pas une forme de dyslexie.

11.

Le temple ensorcelé, pourri, mauvais, est la plus perverse des machines d’où jaillit la plus noire de nos prières.

27.01.2009

30 mai

Nous conservons votre manuscrit à nos bureaux. Si vous le souhaitez, vous pouvez le reprendre du lundi au vendredi de 9 heures à 17 heures ou bien nous faire parvenir un mandat poste (ou chèque) au montant de 4$ pour les frais de manutention et le retour par courrier. Si vous ne reprenez pas votre manuscrit dans les six mois suivant la date d’évaluation, nous nous verrons dans l’obligation de le détruire.

L’éditeur n’est pas responsable des manuscrits qui lui sont soumis.

26.01.2009

14 juin

Nous avons besoin de temps pour que puisse se faire en nous ce long et lent travail de transmutation par lequel notre vie devient la pourriture noble dont nous nous nourrissons, à la manière dont le jus de raisin devient du vin sous l’effet de la fermentation qui transforme en alcool et en gaz carbonique le sucre contenu dans le moût.

25.01.2009

12 janvier

Nos ennemis sont les ânes d’un monde sans livres et les ânes du monde des livres.

24.01.2009

1er septembre

Non, je ne la trouve pas drôle du tout. Voici que je suis entré dans le règne de l’astre enfant, moi qui ne me suis jamais rêvé que comme solitude et tout barbelé, tout précieux de haine. J’ai mis cette grande photo d’elle sur le mur devant lequel j’écris, et maintenant il y a sur moi ce regard d’entre les regards, ces yeux de juge qui ne pardonnent pas, et puis cette impassibilité d’une autre vie que la mienne, terriblement souveraine, la petite enfance étant le seul âge où l’existence a le privilège de ne pas questionner sa légitimité. Je suis entré dans l’orbe d’un pouvoir qui m’asservit et qui est le pouvoir du plus faible : on n’a pas le droit de ne pas aimer l’enfant, on n’en a pas le droit. Qu’est-ce que je peux faire ? C’est le triomphe du plus petit dénominateur commun, l’ultime tyrannie du vivant – un coup de poignard dans le dos de ma main d’écriture.

23.01.2009

9 mai

Nietzsche : « Contre les myopes. – Çà, vous figurez-vous donc avoir forcément affaire à une œuvre fragmentaire parce qu’on vous la présente (et ne peut que vous la présenter) en fragments ? »

22.01.2009

2 janvier

Neuf « notes » écrites sur des cartes postales : c’est tout ce qu’il est resté d’une longue adolescence passée à l’écrire. Neuf « notes » sans intérêt, sinon celui de rappeler que cette adolescence n’a été vécue que pour l’écrire – comme toute la vie.

21.01.2009

13 mai

Ne méprise pas l’homme que tu vois assis. Peut-être est-il à la pêche.

20.01.2009

19 décembre

Ne dites par l’art, dites prescription du symptôme.

19.01.2009

29 mars

N’avoir pas écrit depuis un certain temps, c’est tout à fait comme n’avoir pas forniqué depuis un certain temps. On se demande comment une chose semblable peut se faire, comment on peut se laisser aller à une telle intimité, comment on peut s’autoriser à être avec une pareille monstruosité.

Mais quand on s’y met !

À la réflexion, c’est encore pire quand on s’y met.

Plus on avance en âge, plus l’esprit s’avilit ; plus il s’abaisse, à force de lucidité, et plus on exècre ce qu’on a le malheur de rencontrer encore sur son chemin – la sale dégaine des hommes, l’idée sordide d’un Dieu, le sexe des tristes femmes, l’infantile poésie. Et puis arrive un jour où il n’y a plus de beauté possible que dans la haine de la vie, la flétrissure et la déperdition. Il n’y a plus que la hideur de la chair quand l’esprit desséché commence à s’en retirer, plus que ces grosses coquettes empâtées et toutes plâtrées de leurs cinquante ans, trouvées dans les brasseries du peuple et culbutées, comme des catins cassées, sur des lits d’analphabètes, les yeux fermés, en pensant à un autre ailleurs meilleur. C’est le moment crucial, celui où on va enfin connaître l’homme que l’on est, au plus près de la fibre, dans sa nudité, devant l’éternel.