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25.12.2008

7 février

Lope de Vega : « El principio de la ausencia es como el fin de la vida. »

24.12.2008

18 janvier

Longtemps je n’ai eu que de la colère en moi, une colère comme une rage de dents, à vouloir m’arracher la tête du tronc et la jeter dans le broyeur à déchets, une colère à attaquer les innocents à coups de fourchette sur les trottoirs du monde. Il n’est pas très facile d’apprendre à travailler avec un pareil instrument. Aussi bien essayer de chevaucher une tornade, de surfer sur un raz-de-marée. Pourtant je l’ai fait, j’ai eu toute une carrière de grande et terrible colère, d’une colère folle, écumante, biblique. Mais la colère, comme la révolte, se nourrit de sa propre impuissance, qui n’engendre que davantage d’impuissance encore. Plus que tout autre chose, écrire demande une inhumaine aptitude à la patience, et il n’y a pas de patience dans la colère. Dans la haine, oui. La haine a tout son temps, elle ; elle est elle-même l’une des figures possibles du temps, une fixation bénie hors du temps, comme une présence immobile dans l’œil du cyclone, d’où elle peut rayonner avec sérénité, ou presque, presque.

Je me souviendrai toute ma vie de cette nuit où je marchais sous la pluie, sur la voie ferrée qui longe la rue des Carrières, à Montréal-la-Morne, et où je me suis dit : écrire est la machine de la haine, c’est tout, et c’est assez. Je n’ai besoin de rien d’autre pour dresser l’œuvre comme un monument à mon triomphe devant le trône de l’Adversaire.

Viens-moi, maudit monstre.

23.12.2008

20 juin

L’œuvre comme une bête dans l’espoir que je la tue.

22.12.2008

9 décembre

Littérature

Il n’y a jamais eu assez de santé en moi pour que je sache mentir, et encore moins pour que je puisse y prendre plaisir. Je suis malade du mensonge de la vie, je vis dans le vrai malgré moi, jusqu’à l’os. C’est mon tourment et ma joie. Je sais. J’ai toujours su. J’ai, sans rire, malheureusement, la gnose infuse.

21.12.2008

23 avril

Lire le jour pourrait correspondre assez bien à l’idée que je me fais de la subversion, si je m’en faisais une idée.

20.12.2008

28 novembre

Lire : acheter du temps, pour aller un peu plus doucement, un peu moins douloureusement, à la mort.

19.12.2008

15 octobre

L’incapacité de gagner ma vie a toujours fait partie du plan de carrière que je n’ai jamais eu.

18.12.2008

13 août

L’humanité attend encore qu’il y ait un bon film à la télévision samedi soir.

17.12.2008

4 mars

Lévy Beaulieu est un très vieux monsieur qui fait des livres comme les gens âgés font sous eux.

16.12.2008

5 juin

L’été où j’ai eu mes dix-huit ans, un après-midi de grand soleil au cours duquel je m’étais allongé, vers les trois heures, sur le sofa du sous-sol, dans la maison de mon père, pour fuir la chaleur et soulager une bonne gueule de bois, j’ai fait ce rêve.

Il me vient tout à coup une étrange et terrible révélation : « Je suis dans le Musée. »

Je ne comprends pas très bien ce que signifie cette révélation, et pourtant je connais déjà qu’elle est vraie. Quelque part doit se trouver un lieu à l’intérieur duquel l’entièreté de mon existence, la totalité de ce que je suis, sont représentées, ou préservées, sous une forme qu’il m’est impossible d’imaginer et sans que je sache ce que cela veut dire. La révélation a toute la brutalité et l’inexorabilité d’un simple fait, mais aussi l’angoissante figure d’une énigme. Je me dis : « Oui, oui, je suis dans le Musée ! », pour constater aussitôt que je suis incapable de décider si je dois m’en réjouir ou m’en inquiéter. C’est alors seulement que le second message de la révélation pénètre en moi. Je sais maintenant que, bien qu’elle soit inquestionnable, ma « présence » dans le Musée m’oblige à respecter religieusement deux interdits absolus : sous aucun prétexte je ne dois m’enorgueillir du fait que je « sois » dans le Musée et ne jamais, jamais, essayer d’y mettre les pieds.

Puis me voilà volant dans les airs, au-dessus des maisonnettes toutes blanches d’un beau petit village. Il fait un temps bleu, riche et gras, tout à fait semblable à celui de cet après-midi-là, un temps d’eaux sombres et mouvantes, gorgées de soleil et d’une grande exubérance sensuelle. Le vol est délicieux. J’atteins rapidement les limites du village que je franchis, planant toujours, loin dans le ciel – et je me retrouve à l’intérieur du Musée.

Jamais je n’ai vu une telle merveille. Le Musée est désert ; la lumière y est claire et fraîche et d’une inconcevable douceur. Partout, comme des tableaux sur les murs d’une galerie, sont suspendues des photographies de moi, prises à toutes les époques de ma vie. Je décroche quelques-unes de ces photos sur lesquelles je reconnais l’enfant que j’ai été, l’adulte de quarante ans, le jeune adolescent encore familier, l’homme vieux que je portais en moi dans le secret de mon devenir. Le Musée m’est entièrement consacré ; il est toute ma vie, il est mon existence même, il est moi, et il est aussi moi dans moi et moi sans moi, moi dans tout ce que je suis et moi dans toutes mes virtualités inaccomplies, moi comme l’artiste créant la toile créant le peintre, moi comme la toile créant l’artiste créant la toile. Je suis heureux autant qu’il soit impossible d’être heureux. Je tiens des dessins d’enfant entre mes mains, de grandes feuilles de papier un peu froissées et remplies d’animaux magiques, de soleils, de maisons, d’arbres fous et violents. Ce sont mes premiers dessins, ceux que je faisais à l’âge de trois, quatre, cinq ans et dont je me souviens maintenant très nettement. Tout mon passé se recompose en moi, tout me revient, tout est , j’ai douze ans, j’ai deux ans, j’ai tous les âges à la fois, bientôt j’aurai vingt ans, et trente, et soixante, tout s’accélère, je suis déjà celui que je ne suis pas au moment même où je redeviens celui que j’ai cessé d’être, et je meurs, je meurs d’émotion.

Le décor change alors brusquement. Je suis assis sur un perron en bois, dans la lumière d’un demi-jour mauvais. Derrière moi se dresse une petite bicoque brune faite de planches rugueuses qui n’ont jamais été peintes. Ma mère passe le balai sur le pas de sa porte. Elle sait que j’ai désobéi, elle sait que je suis entré dans le Musée et que j’y ai éprouvé beaucoup de joie et de satisfaction, et je sais, moi, qu’elle sait. Elle est fâchée, mais elle ne dit rien. Elle se tient debout et elle me regarde, haute et sombre, le manche de son balai miteux serré sur son ventre. Elle est très en colère. Elle ne dit toujours rien. Je me sens coupable, terriblement, horriblement coupable, coupable comme on peut être coupable de vivre.