Bien plus qu’une passion ou un plaisir, l’écriture est pour moi un problème. Comment peut-on arriver à créer une œuvre, et, même, à écrire, tout simplement ? Comment choisir ce qu’on écrit, et, dans le même mouvement, décider – ce qui est tout aussi important – de tout ce qu’on exclura de l’œuvre d’écriture ? Comment, dans la trame de l’écriture, se produire soi-même comme signifiant, et donner aussi un sens au monde et à la vie, un sens à notre propre vie ? Pour l’écrivain, tout est certainement bon à dire ; le problème est qu’il n’y a rien à dire, ou alors qu’il faudrait précisément tout dire. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle l’écriture risque de vous dévorer sans trop lambiner celui qui ne sait pas la circonscrire, lui imposer quelque clôture, l’enchaîner, même, comme une bête sauvage et dangereuse. Mais est-ce possible, et si oui, comment ? Puisque rien n’existe à l’extérieur de l’écriture elle-même, qui n’est pas qu’une sorte de paire de ciseaux à tailler nos manteaux, mais un lieu, le seul lieu où peuvent être saisis et fixés toute la vie, connue et inconnue, toutes les réalités, réelles ou imaginées, toutes les vérités, vraies ou fausses, tous les questionnements, toutes les réponses, toutes les questions sans réponse, tous les mystères, tout le visible et l’invisible, tout le dicible et l’indicible, tout l’homme, enfin, dans toute son incommensurable liberté et toute sa finitude étriquée. Si l’écriture n’existe, ne se produit, ne se « passe » qu’en elle-même, et si elle est le lieu unique du métalangage où tout peut être dit, y compris, par définition, ce métalangage, si on peut y faire de l’or avec de la boue et, aussi sûrement, de la boue avec de l’or, on a beau dire et faire, elle ne peut être qu’un lieu totalitaire qui est à la fois celui d’une effarante liberté et d’une vertigineuse gratuité. Or, comment peut-il être possible, à l’intérieur d’un tel lieu, de juger ou d’évaluer, en l’absence d’un sens ou d’une vérité univoque, ce qui n’a pas de valeur objective ? Je n’irai pas écalventrer mon enfant de chienne de voisin, ni dépuceler sa juteuse progéniture, qui n’a pas encore franchi le pas entre la camisole et la brassière, parce que cela ne se fait pas : les lois de la société des hommes me l’interdisent. Mais quand j’écris, je peux faire tout ce que je veux. Qui s’en plaindrait, qui viendrait me le reprocher, et qu’est-ce que ça pourrait me faire ? Rien, bien entendu. Je ne suis même pas tenu de donner à lire à qui que ce soit ce que j’écris, comme ces lignes que je trace cette nuit et sur lesquelles personne d’autre que moi ne posera probablement jamais le regard. Pourtant j’écris ceci, et le reste. Ces notes ne sont pas dénuées de sens, ni d’intérêt ; elles disent une difficulté qui se pose à moi. Par contre, l’écriture d’un roman, disons, n’a aucun sens précis, aucun intérêt particulier. Écrire un roman n’est jamais que mon désir de raconter telle histoire, et de la raconter de telle manière ; mais pourquoi écrirais-je ce roman plutôt qu’un autre, que tous les livres que j’ai envie d’écrire, que n’importe quel autre livre, en fait, surtout si mon besoin le plus viscéral n’est pas d’écrire des romans, de raconter des histoires, ni même de « faire des livres », mais de créer une œuvre, parce que rien de moins qu’une œuvre ne saurait être dressé devant la face de la Mort ? Effarante liberté, vertigineuse gratuité, qui me renvoient à la vie elle-même sans m’aider en rien à faire contrepoids à son irréductible inanité.