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05.06.2009

Premier acte : Lettres

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04.06.2009

Lettre 1

Oh, tu m’écris, c’est entendu. Très bien. Alors continue de m’écrire. Tu me donnes une manière d’épaisseur que je n’ai pas de ce côté-là des choses, là où règne la bande des Douze Mille Douze Inévitables. Et puis le vieil Herman a bien besoin de toi : les facteurs nègres ne courent pas les rues, c’est le cas de le dire. – J’ai reçu ta petite lettre il y a, quoi ? une semaine, mettons ? Tu t’es donné la peine de mettre tes gants blancs, tu me l’as tapée proprement et tout, cette lettre, ce qui t’honore, évidemment. Je parierais trente sous que tu en as gardé une copie pour tes archives à la con, un petit brouillon, peut-être, hein, mon rat ? Jésus-Christ ! Mais qui écrit encore des lettres de nos jours ? Je veux dire, à part les suicidés, qui de toute façon n’ont plus rien à dire ? « Je me tue parce que bla bla bla… » Enfin, si j’ai bien compris, il s’agit d’une espèce de sommation à comparaître devant le Tribunal des Autres Inc., n’est-ce pas ? – Pauvre, oh oui ! pauvre toi ! Monsieur aimerait que nous reprenions ce qu’il appelle si joliment nos « entretiens » ? Tu ferais mieux d’aller vampiriser tes propres chiottes, pauvre, regrettable, futile siphon ! Je me doute un peu que tu as dû me téléphoner avant d’en venir au papier. Tu perds ton temps. Je ne réponds plus au téléphone, fiston. La voie royale des emmerdeurs, la coalition des Impossibles… Ça va faire ! Qu’on me foute la paix, calvaire !

03.06.2009

Lettre 2

Hélas ! oui, je suppose qu’il me faudra bien finir par le reconnaître un jour. Quand il m’arrive de rencontrer mon propre regard dans un miroir, je ne vois plus que la tache de l’innommable fatigue. J’en suis au point où un homme en vient à trouver que la lettre « T » est épouvantablement loin dans les pages de son vieux dictionnaire. Depuis deux ans, trois ans, je ne dors plus du tout, je suis champion d’insomnie comme l’autre est champion de jeûne dans la nouvelle de Kafka. Ah, le tourment, le terrible tourment du poulet à la broche tournant des nuits entières entre les vingt mille petites mains du feu mauvais ! Tous les bourreaux du monde savent qu’ils n’ont besoin d’aucun ustensile particulier pour faire craquer le plus dur à cuire des enfants de chienne. Mais qui me fait ça quand je ne dors pas, moi ? Voilà encore une question, et de quoi m’occuper jusqu’à demain matin.
Alors c’est non, je ne suis plus en état, je te le répète ici pour la dernière fois – pour la reprise des « entretiens », je dis : non ! Un autre tantôt, au siècle prochain, dans un autre millénaire, si nous ne sommes pas en train de manger de la terre, toi et moi, et si tu y tiens absolument et si ça m’amuse encore, moi, d’accord. Mais pas maintenant, pas cette année, en tout cas. Comme disait l’autre : que voulez-vous, il y a des années où on a envie de ne rien faire.
Je te parle de l’insomnie la rouge, je pourrais aussi bien te dire deux mots à propos de mes fées familières et de leurs sales gueules de clowns, mais je ne le veux pas. De toute façon, je n’ai pas à être innocenté de mon refus de comparaître devant toi. Le Tribunal des Autres Inc. où tu as ton siège peut décidément aller chier, parce que c’est le seul droit, et la seule compétence, que je lui reconnais.
À toi donc, cette fois, et jusqu’à nouvel ordre, toute la bouteille de Wyborowa.
P. S. Tu me demandes ce que je lis ces jours-ci. Eh bien, je ne lis pas. Je suis en train de relire le Tarantula de Bob Dylan. J’ai la version hard cover originale de Macmillan, que j’ai piquée dans une librairie de Toronto, l’été que je crevais de faim là-bas, en 71, je crois. J’ai aussi l’ « adaptation de l’américain », plutôt branlante – française, en somme – , qu’en a fait Dashiell Hedayat pour Christian Bourgois. Je barbote entre les deux. Le Bob Dylan des années de Dont Look Back et de la « raging glory » me fascine encore terriblement. On dirait un Charlot psychédélique crinqué aux amphétamines, une sorte de simili-poète pop hallucinant dans la poubelle éventrée de la Culture, où Einstein gratte un violon électrique en égrainant l’alphabet. 64, 65, 66, ces eaux-là.
Inside the museums
Infinity goes up on triiiiial
Those were the days, my friend.

02.06.2009

Lettre 3

Tu t’acharnes, tu t’incrustes. Tu fais ta maudite tête d’entêté, tu me relances. Ah, je te connais une épuisante patience de pêcheur à la ligne, je commence à savoir que la moitié de ton petit plaisir d’idiot sous-stimulé consiste à attendre le poisson, sans te départir jamais de la certitude qu’il finira bien par le bouffer, ton hameçon. Entêté ! Entêté de riens ! Mais qu’est-ce que tu veux, à la fin ? Que je te montre un peu mon « moi » d’homme ? Que je me dézippe l’âme ? Que je dégraine ou que je me décrâne ? Tu tiens à tout prix à m’attraper en me remettant dans les mots, à ce que je me refasse une façon d’humanité, en somme ? La maniaque, l’acharnée, la furibonde fixation ! Connais-tu, as-tu lu Ferdinand Céline ? Céline qui disait que la mort est « la vraie patrie des entêtés » ? Toi, tu confonds tout, comme tous les cons, tu prends des vessies pour des statues et l’énervement pour une preuve d’existence. En réalité, tu fais la truie dans la soue du monde, à force de te secouer les molécules tu réussis seulement à puer la vie et tu me lèves le cœur pour finir. Je ne t’en ai pas déjà assez dit, non ? Qu’est-ce que tu vas faire de toutes ces cassettes ? Et puis non, ne réponds pas, je ne veux pas le savoir. Pour moi, j’ai passé ces nuits-là à jeter des poignées de sable dans la mer, tout ce que j’ai pu te raconter n’a pas plus d’importance que du vent dans un courant d’air. Des bulles à la surface du néant ! C’est joli, parfois, les bulles, mais quand ça crève ce n’est jamais que du vide qui retourne au vide, avec un peu de puanteur en prime, comme un rot. De l’énervement, une agitation, pour rien ! Je suis fatigué, je te l’ai écrit en toutes lettres, d’ailleurs, et j’espérais bien m’être fait comprendre, pour une fois. Mais non ! Je crie dans le désert ! Je me masturbe dans une poubelle, je me les vide dans l’oreille d’un sourd ! Ha ! C’est exact, c’est absolument ça, tu vois, j’ai mille fois raison, au fond : le « Parlez-moi de vous », c’est l’invitation lancée à la vidange par monsieur Trou d’Égout ! Tu peux te rameuter tant que tu voudras dans tous tes acharnements d’ovulateur en goguette, tu ne feras pas reparaître ma sainte paire de grelots devant la maudite face de ton micro. Les entretiens, le « talk-show », c’est non ! Nein ! No way, man ! Lubie ! Passe-temps ! Fumisterie d’escroc ! Manigance d’insignifiant ! Branlette à vide ! Magouille à néant ! J’ai dit ! Je suis Ailleurs – et d’ailleurs je m’y attends ! Allez ! Salut, fléau !

01.06.2009

Lettre 4

Écoute, garçon, j'ai ça, tout ce petit tas de papiers-là. Je te les donne. C'est la poubelle ou toi. Choisis.

Arrange tout ça selon ta fantaisie, si ça t'amuse, ma muse. J'ai confiance en toi...

On se reverra, allez. On se reparlera. On en parlera. Les « entretiens », comme tu dis... Ces choses-là...

Enfin, peut-être.

En passant, je te mets les dates, mais pas les années. Les dates sont peut-être un peu approximatives, pas les années.

C'est de la crotte de petit chien sur un chemin qui ne mène nulle part.

C'est un air connu - l'air qu'on se donne...