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05.06.2009

Premier acte : Lettres

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04.06.2009

Lettre 1

Oh, tu m’écris, c’est entendu. Très bien. Alors continue de m’écrire. Tu me donnes une manière d’épaisseur que je n’ai pas de ce côté-là des choses, là où règne la bande des Douze Mille Douze Inévitables. Et puis le vieil Herman a bien besoin de toi : les facteurs nègres ne courent pas les rues, c’est le cas de le dire. – J’ai reçu ta petite lettre il y a, quoi ? une semaine, mettons ? Tu t’es donné la peine de mettre tes gants blancs, tu me l’as tapée proprement et tout, cette lettre, ce qui t’honore, évidemment. Je parierais trente sous que tu en as gardé une copie pour tes archives à la con, un petit brouillon, peut-être, hein, mon rat ? Jésus-Christ ! Mais qui écrit encore des lettres de nos jours ? Je veux dire, à part les suicidés, qui de toute façon n’ont plus rien à dire ? « Je me tue parce que bla bla bla… » Enfin, si j’ai bien compris, il s’agit d’une espèce de sommation à comparaître devant le Tribunal des Autres Inc., n’est-ce pas ? – Pauvre, oh oui ! pauvre toi ! Monsieur aimerait que nous reprenions ce qu’il appelle si joliment nos « entretiens » ? Tu ferais mieux d’aller vampiriser tes propres chiottes, pauvre, regrettable, futile siphon ! Je me doute un peu que tu as dû me téléphoner avant d’en venir au papier. Tu perds ton temps. Je ne réponds plus au téléphone, fiston. La voie royale des emmerdeurs, la coalition des Impossibles… Ça va faire ! Qu’on me foute la paix, calvaire !

03.06.2009

Lettre 2

Hélas ! oui, je suppose qu’il me faudra bien finir par le reconnaître un jour. Quand il m’arrive de rencontrer mon propre regard dans un miroir, je ne vois plus que la tache de l’innommable fatigue. J’en suis au point où un homme en vient à trouver que la lettre « T » est épouvantablement loin dans les pages de son vieux dictionnaire. Depuis deux ans, trois ans, je ne dors plus du tout, je suis champion d’insomnie comme l’autre est champion de jeûne dans la nouvelle de Kafka. Ah, le tourment, le terrible tourment du poulet à la broche tournant des nuits entières entre les vingt mille petites mains du feu mauvais ! Tous les bourreaux du monde savent qu’ils n’ont besoin d’aucun ustensile particulier pour faire craquer le plus dur à cuire des enfants de chienne. Mais qui me fait ça quand je ne dors pas, moi ? Voilà encore une question, et de quoi m’occuper jusqu’à demain matin.
Alors c’est non, je ne suis plus en état, je te le répète ici pour la dernière fois – pour la reprise des « entretiens », je dis : non ! Un autre tantôt, au siècle prochain, dans un autre millénaire, si nous ne sommes pas en train de manger de la terre, toi et moi, et si tu y tiens absolument et si ça m’amuse encore, moi, d’accord. Mais pas maintenant, pas cette année, en tout cas. Comme disait l’autre : que voulez-vous, il y a des années où on a envie de ne rien faire.
Je te parle de l’insomnie la rouge, je pourrais aussi bien te dire deux mots à propos de mes fées familières et de leurs sales gueules de clowns, mais je ne le veux pas. De toute façon, je n’ai pas à être innocenté de mon refus de comparaître devant toi. Le Tribunal des Autres Inc. où tu as ton siège peut décidément aller chier, parce que c’est le seul droit, et la seule compétence, que je lui reconnais.
À toi donc, cette fois, et jusqu’à nouvel ordre, toute la bouteille de Wyborowa.
P. S. Tu me demandes ce que je lis ces jours-ci. Eh bien, je ne lis pas. Je suis en train de relire le Tarantula de Bob Dylan. J’ai la version hard cover originale de Macmillan, que j’ai piquée dans une librairie de Toronto, l’été que je crevais de faim là-bas, en 71, je crois. J’ai aussi l’ « adaptation de l’américain », plutôt branlante – française, en somme – , qu’en a fait Dashiell Hedayat pour Christian Bourgois. Je barbote entre les deux. Le Bob Dylan des années de Dont Look Back et de la « raging glory » me fascine encore terriblement. On dirait un Charlot psychédélique crinqué aux amphétamines, une sorte de simili-poète pop hallucinant dans la poubelle éventrée de la Culture, où Einstein gratte un violon électrique en égrainant l’alphabet. 64, 65, 66, ces eaux-là.
Inside the museums
Infinity goes up on triiiiial
Those were the days, my friend.

02.06.2009

Lettre 3

Tu t’acharnes, tu t’incrustes. Tu fais ta maudite tête d’entêté, tu me relances. Ah, je te connais une épuisante patience de pêcheur à la ligne, je commence à savoir que la moitié de ton petit plaisir d’idiot sous-stimulé consiste à attendre le poisson, sans te départir jamais de la certitude qu’il finira bien par le bouffer, ton hameçon. Entêté ! Entêté de riens ! Mais qu’est-ce que tu veux, à la fin ? Que je te montre un peu mon « moi » d’homme ? Que je me dézippe l’âme ? Que je dégraine ou que je me décrâne ? Tu tiens à tout prix à m’attraper en me remettant dans les mots, à ce que je me refasse une façon d’humanité, en somme ? La maniaque, l’acharnée, la furibonde fixation ! Connais-tu, as-tu lu Ferdinand Céline ? Céline qui disait que la mort est « la vraie patrie des entêtés » ? Toi, tu confonds tout, comme tous les cons, tu prends des vessies pour des statues et l’énervement pour une preuve d’existence. En réalité, tu fais la truie dans la soue du monde, à force de te secouer les molécules tu réussis seulement à puer la vie et tu me lèves le cœur pour finir. Je ne t’en ai pas déjà assez dit, non ? Qu’est-ce que tu vas faire de toutes ces cassettes ? Et puis non, ne réponds pas, je ne veux pas le savoir. Pour moi, j’ai passé ces nuits-là à jeter des poignées de sable dans la mer, tout ce que j’ai pu te raconter n’a pas plus d’importance que du vent dans un courant d’air. Des bulles à la surface du néant ! C’est joli, parfois, les bulles, mais quand ça crève ce n’est jamais que du vide qui retourne au vide, avec un peu de puanteur en prime, comme un rot. De l’énervement, une agitation, pour rien ! Je suis fatigué, je te l’ai écrit en toutes lettres, d’ailleurs, et j’espérais bien m’être fait comprendre, pour une fois. Mais non ! Je crie dans le désert ! Je me masturbe dans une poubelle, je me les vide dans l’oreille d’un sourd ! Ha ! C’est exact, c’est absolument ça, tu vois, j’ai mille fois raison, au fond : le « Parlez-moi de vous », c’est l’invitation lancée à la vidange par monsieur Trou d’Égout ! Tu peux te rameuter tant que tu voudras dans tous tes acharnements d’ovulateur en goguette, tu ne feras pas reparaître ma sainte paire de grelots devant la maudite face de ton micro. Les entretiens, le « talk-show », c’est non ! Nein ! No way, man ! Lubie ! Passe-temps ! Fumisterie d’escroc ! Manigance d’insignifiant ! Branlette à vide ! Magouille à néant ! J’ai dit ! Je suis Ailleurs – et d’ailleurs je m’y attends ! Allez ! Salut, fléau !

01.06.2009

Lettre 4

Écoute, garçon, j'ai ça, tout ce petit tas de papiers-là. Je te les donne. C'est la poubelle ou toi. Choisis.

Arrange tout ça selon ta fantaisie, si ça t'amuse, ma muse. J'ai confiance en toi...

On se reverra, allez. On se reparlera. On en parlera. Les « entretiens », comme tu dis... Ces choses-là...

Enfin, peut-être.

En passant, je te mets les dates, mais pas les années. Les dates sont peut-être un peu approximatives, pas les années.

C'est de la crotte de petit chien sur un chemin qui ne mène nulle part.

C'est un air connu - l'air qu'on se donne...

 

23.05.2009

Troisième acte : Talk-show

Talk-show.jpg

22.05.2009

Talk show, 1

S. V. :  Vous avez écrit quelque part cette phrase qui m'intrigue un peu : « Écrire, oui, malheureusement. » Il est difficile d'être à la fois plus clair, plus affirmatif et plus ambivalent.

L. J. :  J'ai écrit cette phrase il y a une vingtaine d'années. Mon attitude à l'égard de l'écriture a toujours été plutôt ambivalente, en effet. Je n'écris pas ; j'écris quand même. J'ai toujours écrit quand même.

S. V. :  Que voulez-vous dire ?

L. J. :  Il ne suffit pas d'aimer la vie pour qu'elle veuille bien vous le rendre au centuple. La vie n'est pas merveilleuse. On se lasse parfois de tout attendre de cette belle salope, de cette grande emmerdeuse qui se fout de la gueule de tout le monde. Ou bien on se tue - beaucoup de gens doivent en venir au suicide par simple lassitude, ou, pire, par ennui de vivre - , ce qui n'est pas très amusant, vous en conviendrez, ou bien on continue à vivre quand même, comme le font, je crois, la plupart des gens. Écrire n'est pas non plus une chose réellement merveilleuse, vous savez.

S. V. :  On peut écrire par lassitude, par ennui.

L. J. :  Oui. On peut écrire sans intention bien arrêtée, sans ambition, sans but précis, comme on vit, plus ou moins, pour rien. Si vous n'aimez pas les enfants, le parachutisme, la cocaïne, le cinéma ou la philatélie, qu'est-ce que vous pouvez bien faire dans la vie ? Vous pouvez travailler et gagner de l'argent, ou travailler beaucoup et espérer gagner beaucoup d'argent. Voilà. C'est tout.

S. V. :  Vous pouvez écrire, aimer écrire.

L. J. :  Ce n'est pas aussi simple que ça peut en avoir l'air.

S. V. :  Pourquoi ?

L. J. :  Parce qu'on doit d'abord pouvoir se choisir et s'assumer si on veut écrire. On doit pouvoir choisir et assumer ce que l'on est, ce que l'on a été, ce que l'on pourrait devenir. Il est impossible d'écrire sans s'identifier à soi-même, ou du moins sans s'intéresser d'assez près à soi-même. Il faudrait presque s'aimer soi-même pour écrire. Vous vous rendez compte ? Il faudrait s'aimer quand même ! Qui peut bien être capable d'une chose pareille ?

S. V. :  En êtes-vous capable ?

L. J. :  Je ne m'intéresse pas à « moi », je m'intéresse au fait d'écrire. Être « moi », qu'est-ce que c'est ? C'est être le sous-produit de ce qui se trafique malgré moi à l'intérieur de mes circuits cérébraux, c'est être ce résidu auquel s'apparente ma conscience. Ma nature intime est peut-être un peu comédienne. J'éprouve un ennui profond, viscéral, maladif, à prétendre être « moi » à longueur de journée, à longueur de vie. Quelle tyrannie ! C'est insupportable. C'est indéfendable ! Dieu sait pourtant que l'entreprise du refus de soi est impuissante à faire de soi un autre. J'aurais bien aimé pouvoir écrire sans avoir à m'identifier à « moi », mais c'est impossible. Je suis piégé. Le premier, le seul véritable personnage d'un écrivain, c'est cet écrivain lui-même ; sans ce personnage, il ne pourrait tout simplement pas écrire. Ce personnage n'est pas un autre : il ne peut pas l'être. Je n'est pas un autre, à moins que vous ne soyez fou, ce qui n'est pas mon cas - enfin, jusqu'à preuve du contraire. Ça n'a rien de particulièrement réjouissant, vous pouvez me croire.

S. V. :  Si votre « nature intime » est un peu comédienne, comme vous venez de le dire, pourquoi ne vous êtes-vous pas fait comédien ?

L. J. :  Je n'aime pas les comédiens. Je n'aime pas la frivolité. Je n'aime pas les groupes, les « troupes », les « camarades », les gens, le public, le spectacle, le trucage. Je déteste voir quelqu'un gigoter devant moi sur une scène, qu'il soit politicien, gourou, professeur, bouffon, juge ou « vedette ». J'ai une horreur sans bornes des petits chefs, des « animateurs », des « premiers rôles », de la « mise en scène » et des « metteurs en scène ». Si ma nature intime est un peu comédienne, je suis, moi, incapable de jouer, de me donner en spectacle, de mentir, surtout. Je suis un rejeton de confessionnal - le descendant de celui que la religion très catholique de mes parents a fait de moi. Et puis les comédiens se jouent d'abord la comédie à eux-mêmes. Comment peut-on se jouer la comédie à soi-même ? Nous ne sommes pas des enfants. Tout ça n'est pas sérieux, voyons.

S. V. :  Revenons à cette phrase que vous avez écrite et dont nous parlions il y a un moment : « Écrire, oui, malheureusement. »  En quoi l'occupation de l'écrivain vous paraît-elle malheureuse ?

L. J. :  L'occupation de l'écrivain... Presque tout me paraît malheureux dans l'existence. Dormir, manger, travailler, déféquer, c'est bien agréable, oui, si on veut, mais quelle corvée, quand on y pense ! La corvée d'être animal, cent pour cent animal ! Le chien a un cerveau lui aussi ; la preuve, on peut lui apprendre à faire tout un tas de petits trucs ridicules, exactement comme on nous l'apprend, à nous, humains, en nous stimulant adéquatement et en nous récompensant avec du nanan. Vivre, c'est être un chien - le chien de la chienne de vie qu'on nous a donnée pour rien et qui ne vaut rien non plus. Le chien est un être social. En tant que chien, il est réussi dans la mesure où sa socialisation est réussie, autrement il est moins, et pire, qu'une bête, comme peut l'être son petit cousin, l'homme. L'écrivain, lui, est un homme manqué, un homme qui a raté son coup, qui n'est pas arrivé à être tout à fait ce qu'on appelle un homme. Tout son malheur lui vient de ce ratage qu'il porte en lui, qui est celui de son humanité, de sa socialité, un ratage - ou un « échec » - dont il nourrit son entreprise et dont rien, y compris cette entreprise, naturellement, ne peut le délivrer ni le soulager. Je crois encore aujourd'hui, comme je le pensais déjà à l'âge de dix-huit ans, qu'on ne « réussit » jamais à être écrivain, pas plus qu'on ne « réussit » dans le domaine de la littérature, et encore moins dans celui de l'écriture, qui en est la variété la plus sauvage, disons. On en est plutôt réduit par une horrible nécessité intérieure à se livrer vaille que vaille à la vague besogne qu'évoquait Verlaine. Réussir, ce serait pouvoir cesser d'écrire, ce serait pouvoir échapper à l'impitoyable nécessité intérieure, ce serait pouvoir finir enfin de parler tout seul, en somme, ce qui est parfaitement inconcevable : quand on ne peut pas parler aux hommes, on ne peut pas ne pas parler tout seul, puisqu'il faut, de toute manière, que ça parle. Je n'ai pas le choix. Vous ne l'avez pas non plus. Personne n'a le choix. Plékhanov l'a dit dans une formule que je trouve admirable : la liberté n'est que la nécessité devenue consciente. La belle affaire, vraiment !

S. V. :  L'idée voulant que l'échec soit au cœur de l'entreprise de l'écrivain, qu'il en soit en quelque sorte le moteur, est assez répandue de nos jours.

L. J. :  Les idées sont faites pour être répandues. Pour ma part, je dirais qu'il ne s'agit pas à proprement parler d'une idée, mais d'une simple constatation, qui n'a rien d'original, effectivement. Il ne faut pas confondre originalité et vérité, comme il ne faut pas confondre vérité et authenticité. La vérité n'appartient à personne, l'authenticité à tout le monde, c'est-à-dire à n'importe qui. L'originalité, elle, est comme l'adolescence : elle dure le temps qu'elle met à passer.

S. V. :  Cette constatation, vous l'avez faite pour la première fois vers l'âge de dix-huit ans, dites-vous ?

L. J. :  À dix-huit ans, oui.

S. V. :  Comment peut-on se lancer dans une entreprise dont on est persuadé que l'échec se trouve à son terme aussi bien qu'à son origine ?

L. J. :  Vous savez ce qu'on dit : il n'est pas nécessaire d'espérer pour entreprendre.

S. V. :  La question n'est pas là.

L. J. :  Vous avez raison. Toute la question doit être de savoir mesurer le degré de nécessité de l'entreprise. Quant à moi, je vous avoue bien franchement que j'ai tout fait pour renoncer. J'ai longtemps été un de ces écrivains qui n'écrivent pas, mais qui demeurent écrivains quand même, malgré eux. Si je n'écrivais plus une seule ligne de ma vie, je suppose que ça n'y changerait rien non plus. Paul Valéry, par exemple, à qui je ne me compare pas, a été un de ces écrivains ayant « officiellement » renoncé, à vingt-quatre ans, je crois, sans que ça n'arrive jamais pour autant à lâcher prise en lui, comme la suite de son existence l'a montré. Il faut croire que ce genre de nécessité peut être plus fort que tout le reste - j'allais dire plus fort que toute la vie.

S. V. :  Le conflit, la tension psychique qu'engendre une telle nécessité, celle de s'abandonner à ce qu'on estime être et le résultat et la promesse d'un échec, doit être insupportable.

L. J. :  La vie que j'ai vécue a été assez difficile, je ne peux pas prétendre le contraire. Vous connaissez l'histoire du couturier volant ?

S. V. :  Non.

L. J. :  Il y avait en France, aux environs de 1910, un mirobolant génie qui avait créé une cape extraordinaire, une cape permettant de voler à qui s'en revêtait. Le génie invite les plus hautes autorités politiques et scientifiques, la presse, le cinématographe, le bon peuple, à assister à une démonstration du prodige, inédit dans toute l'histoire de l'humanité, dont la cape qu'il portera pour la première fois en public le rendra capable. Il file au sommet de la tour Eiffel, il monte sur un petit tabouret, il grimpe sur le garde-fou, il déploie la cape magique comme les ailes d'un bel oiseau, il s'élance, il plonge dans le ciel de Paris. Le trou qu'il a laissé en s'écrasant au sol avait une trentaine de centimètres de profondeur. Cet homme était un grand poète. Le plus tragique, ou le plus drôle, comme vous voudrez, c'est que son histoire est absolument véridique.

S. V. :  Je ne comprends pas. Où voulez-vous en venir ?

L. J. :  Imaginez que le couturier n'ait pas été fou. Il aurait su ce que tout le monde savait : que sa cape ne lui permettrait jamais de voler. Maintenant, imaginez que, sachant cela...

S. V. :  ... il ait quand même voulu voler, qu'il ait quand même tenté l'expérience ?

L. J. :  Oui.

S. V. :  La tension intérieure aurait été si puissante, si dévastatrice, qu'il n'aurait pas pu la supporter. Il aurait cédé à la nécessité de faire ce qu'il savait qu'il ne devait pas, qu'il ne pouvait pas faire, au risque de se détruire, ou plutôt en étant conscient qu'il allait, précisément, en mourir.

L. J. :  Oui.

S. V. :  Alors il aurait choisi la mort.

L. J. :  Il aurait choisi parce qu'on ne peut pas ne pas choisir, sous peine de mourir. Il aurait choisi l'échec, pour ne pas mourir.

S. V. :  Mais il en serait mort.

L. J. :  Oui.

S. V. :  C'est très étrange. Très étrange et très troublant.

L. J. :  C'est de la littérature.

S. V. :  Comment l'entendez-vous ?

L. J. :  Dans son livre Le traître, André Gorz parle de « cette loi de l'existence [c'est lui qui souligne] : si vous enlevez à un homme toute possibilité d'affirmer positivement, par des actions, sa liberté, comme vous ne pouvez l'empêcher d'être liberté, sa liberté se manifestera négativement. [...] Et comme cette négation ne peut s'inscrire dans le réel, lui imposer sa marque en le transformant et en se réalisant par cette action, elle se dépasse en pure perte : elle passe dans l'imaginaire. » C'est mal écrit, mais ça dit ce que ça veut dire.

S. V. :  En d'autres termes, ce à quoi vous venez de donner le nom de littérature, ce serait purement et simplement l'imaginaire, qui serait le lieu d'une liberté toute négative, de la négativité elle-même, en fait, et par conséquent le lieu de la mort. Être contraint, par nécessité, de choisir l'imaginaire - la négativité -  au détriment de la réalité, ce serait être contraint de choisir la mort, ou du moins l'une des « formes » de la mort, comme l'aurait fait le couturier qui n'aurait pas été fou et qui aurait essayé de voler avec sa cape magique même en sachant qu'il ne réussirait pas.

L. J. :  C'est vous qui le dites.

S. V. :  Qu'en pensez-vous ?

L. J. :  Je pense qu'écrire, à l'évidence, n'est pas vivre. Voilà une autre idée assez largement répandue, n'est-ce pas ?

S. V. :  Mais encore ?

L. J. :  Ne pas vivre n'est pas réellement merveilleux. Surtout au début.

S. V. :  L'imaginaire n'est pas le merveilleux.

L. J. :  C'est exact. Enfermez un couturier à l'intérieur de lui-même et il lui viendra peut-être l'idée de fabriquer une cape qui lui permettra de s'envoler, mais ni cette idée ni cette cape ne le mèneront bien loin - ou alors elles le mèneront à ce qui ne pourra qu'être un désastre.

S. V. :  Ce que vous êtes en train de me dire, c'est que le choix, nécessaire, de l'imaginaire, est en réalité le choix d'une réclusion, d'en enfermement.

L. J. :  Une mort, aussi bien, oui.

S. V. :  La liberté négative n'est pas liberté mais négativité, et la négativité, c'est la mort.

L. J. :  Si vous voulez.

S. V. :  Vous avez écrit - ça me revient à l'instant - : « Je n'ai jamais eu peur qu'on m'enferme. Je...

L. J. :  ... Je suis un reclus volontaire », oui.

S. V. :  Nous ne parlons plus de ce que j'ai appelé tout à l'heure une tension, un conflit psychique. La réclusion volontaire est une liberté négative, une figure de la mort.

L. J. :  Oui.

S. V. :  La nécessité qui pousse un homme à choisir, pour vivre, une figure de la mort, doit être une bien grande nécessité.

L. J. :  La nécessité est la nécessité, c'est tout. Dans la vie, seule la vie elle-même n'a rien de nécessaire. On s'arrange comme on le peut avec le reste, avec tout le reste - les souliers, la fête de Noël, les hémorroïdes et les poignées de porte.

S. V. :  Pourquoi le couturier fou était-il persuadé qu'il pouvait voler ?

L. J. :  Eh bien, peut-être n'était-il pas fou. Peut-être avait-il eu le malheur de ne pas naître parmi la bonne espèce. Il devait avoir une tête, une cervelle d'oiseau. La nature avait dû fourrer cette cervelle dans de la mauvaise carcasse, à laquelle il manquait une paire d'ailes, noires, sans doute, puisque c'est la couleur dans laquelle il a choisi de tailler sa cape fabuleuse. Il était fait pour voler ; comme il ne le pouvait pas, il en est mort, d'une façon spectaculaire, il faut bien le reconnaître, mais mort tout de même. Il s'est jeté, il a plongé, pour ainsi dire du haut de lui-même, du haut de sa cervelle d'oiseau, dans ce qui était peut-être sa plus authentique intimité - ou sa plus intime authenticité.

S. V. :  Peut-être était-il simplement fou.

L. J. :  C'est plus probable, en effet. S'il ne l'avait pas été, je suppose qu'il aurait vraiment pu voler.

S. V. :  Mais il en serait mort.

L. J. :  Il en serait mort tout de même. Comme tout le monde. Que ça leur apprenne à vivre, bande de caves.

 

21.05.2009

Talk show, 2

S. V. :  Quelle conception vous faisiez-vous de l'écriture lorsque vous avez commencé à écrire ?

L. J. :  J'ai commencé à écrire à l'âge de sept ou huit ans. À douze ans, j'avais déjà derrière moi toute une œuvre romanesque, ainsi qu'une œuvre en bandes dessinées, extrêmement abondante, et de nombreux cahiers d'une espèce de Journal d'enfant, ce qui est une curiosité assez peu banale. Au cours de mes adolescences, j'ai écrit des dizaines de chansons, beaucoup de textes de toutes sortes, en prose, des centaines de pages de Journal, naturellement, quelques « nouvelles », quelques courts scénarios, deux ou trois « pièces de théâtre », mais très peu de « poèmes » et aucun roman. Les premières idées relativement réfléchies que j'ai adoptées, pour ce qui concerne l'écriture, me sont venues petit à petit entre ma dix-huitième et ma vingtième année. L'été de mes vingt ans, je suis devenu fou, réellement fou ; j'ai traversé un véritable épisode psychotique, comme on dit, et j'ai tout détruit, tout jeté. Je me suis vu forcé de renoncer à la conception que je m'étais forgée de l'écriture, que je tenais pour responsable, dans une bonne mesure, de la catastrophe dans laquelle s'étaient achevées mes années d'adolescence.

S. V. :  Quelle était cette conception ?

L. J. :  Je croyais que l'homme est un être vertical vivant dans un monde horizontal, un être vertical prisonnier de l'horizontalité du monde. Je croyais qu'il lui fallait, qu'il me fallait plonger dans la verticalité de l'être pour chercher à percer le mystère de l'existence, pour trouver la clé de toute connaissance. Je ne m'intéressais aucunement à l'horizontalité des rapports humains, mais à la profondeur et à la grandeur, pour ainsi dire, de l'être ; je m'intéressais à l'ontologie, à l'essence de l'homme. Je croyais que la passion, apparentée à une forme de folie raisonnée, si vous voulez, était le véhicule à l'intérieur duquel il pouvait être possible d'entreprendre l'exploration de notre verticalité, vers le haut aussi bien que vers le bas, puisque grandeur et profondeur devaient se toucher, se fondre et se confondre en un lieu qui ne pouvait qu'être celui de l'unique et essentielle vérité de l'homme. Être « écrivain », c'était être cet homme de la passion voyageant dans la verticalité de son être, de l'être, cet homme engagé dans la quête folle de la totalité de l'être et de sa vérité. Après l'épisode de démence que j'ai connu, l'été de mes vingt ans, j'ai commencé à comprendre peu à peu que j'étais allé trop loin, et surtout que je m'étais très lourdement trompé. La passion qui brûle un homme, plutôt que de lui donner accès à sa vérité, ne fait que lui en interdire la possession ; comme la folie, justement, la passion est en réalité une dépossession. L'être n'a pas de profondeur, sinon celle de l'organique, qui est celle d'un silence immuable, impénétrable. La vérité, c'est la viande ; la passion, le refus de cette vérité. La passion est une prodigieuse prétention, une formidable entreprise de refus braquée contre la simple vérité, contre la réalité, contre l'existence elle-même, en fait. L'homme n'est pas un être vertical mais un être horizontal, comme le monde essentiellement matériel dans lequel il vit. Prétendre le contraire, ce n'est jamais que croire à une forme ou à une autre de l' « âme » humaine, ce qui revient à croire en Dieu ; c'est se placer au-dessus de tout ce qui vit, c'est, en somme, se prendre soi-même pour un dieu, alors que l'homme n'est qu'une petite chose fragile et sans plus d'importance qu'un asticot dans l'univers infini. La croyance en une supposée verticalité de l'être est une folie qui peut s'avérer particulièrement pernicieuse. Une idée grandiose et fausse n'est pas grandiose mais fausse, et par conséquent dangereuse, puisqu'elle ne correspond à aucune réalité. Je crois que, dans ses manifestations ultimes, la passion, le désir d'une plongée en apnée dans les profondeurs de l'être, le besoin d'une verticalité vertigineuse mais qui n'existe pas, est une pulsion de mort ignorant son nom. Renoncer, comme je l'ai fait à vingt ans, aux illusions de la passion, c'était sans doute, pour cette raison, renoncer à mourir.

S. V. :  Cette renonciation aux illusions de la passion était aussi une disqualification de la vision, jugée idéaliste, que vous aviez non seulement de l'homme mais également de l'écriture.

L. J. :  De l'écriture et de l' « écrivain » lui-même, oui. Quand on apprend à écrire, on apprend en même temps, plus ou moins consciemment, plus ou moins volontairement, à jouer à l'écrivain, à se conformer, intérieurement, d'abord, au modèle de ce qu'on croit être ou devoir être un écrivain. Comme le premier apprentissage véritable du métier d'écrivain a généralement lieu à un âge où on n'a pas encore le nombril tout à fait sec, il est presque naturel de céder à une idéalisation et du métier et de la figure de celui qui entend le pratiquer. Et puis, n'est-ce pas, il n'y a jamais très loin de l'écriture à une mythomanie qui peut être bénigne mais qui peut aussi prendre une forme plus aiguë, celle, par exemple, de la chimère d'une grandeur à laquelle il serait possible d'atteindre du seul fait qu'on noircit du papier plutôt que d'être expert en sinistres ou « commentateur sportif ». Donatien de Sade n'était pas grand : il mesurait cinq pieds deux pouces. La grandeur n'existe pas dans le monde horizontal des hommes horizontaux.

S. V. :  La réforme, comme aurait dit Rousseau, de la conception que vous aviez de l'écriture et de l'écrivain jusqu'à l'âge de vingt ans aurait pu vous amener à cesser radicalement d'écrire.

L. J. :  « [...] il faut continuer, je ne peux pas continuer, il faut continuer, je vais donc continuer, il faut dire des mots, tant qu'il y en a, il faut les dire, jusqu'à ce qu'ils me trouvent, jusqu'à ce qu'ils me disent, étrange peine, étrange faute [...]. »

S. V. :  Samuel Beckett, L'innommable. Dire des mots jusqu'à ce qu'ils vous trouvent, jusqu'à ce qu'ils vous disent, est-ce que ce n'était pas, après la disqualification de l'idéalisme, une façon de replonger dans le monde vertical, dans la verticalité de l'être ?

L. J. :  Non. Tout un été de folie, d'authentique folie, tout un été d'inqualifiable terreur, en pleine lumière, sous le soleil, ne peut pas ne pas transformer à jamais un homme, aussi fou soit-il, à condition, bien entendu, qu'il ait la capacité de trouver en lui la force nécessaire pour reprendre pied de ce côté-ci des choses.

S. V. :  Comment avez-vous fait ?

L. J. :  J'ai commencé par rééduquer mon œil, tout simplement. Je me suis mis à regarder, non plus vers le haut, non plus vers le bas, non plus dans la direction de la grandeur ni dans celle de la profondeur, mais autour de moi, dans le monde horizontal des hommes horizontaux d'où la folie m'avait chassé. J'ai découvert que le monde n'était que la plate réalité humaine, qu'il n'était que ce que les hommes en font, et que la vie, la vie de tous les hommes aussi bien que la mienne, n'était que l'ensemble des rapports que nous entretenons les uns avec les autres. J'ai entrepris de fonder ma propre réalité sur la nouvelle perception que j'avais de la réalité humaine. J'ai cherché à comprendre quelle réciprocité me liait au monde des hommes, qui j'étais dans mes rapports avec eux, de quoi ces rapports étaient constitués, quelle place j'avais parmi les autres et comment je pouvais l'occuper sans brimer personne tout en n'étant brimé par personne non plus. En d'autres termes, j'ai été amené, bien malgré moi, à m'incarner. Henry Miller disait que « quel que soit l'endroit où vous dépose votre parachute, c'est toujours le même : la vie quotidienne ». C'est dans ce doux merdier que mes grandes ailes calcinées ont fini par me faire atterrir, pour le meilleur et pour le pire. Je venais d'entrer dans mon âge d'homme.

S. V. :  Qu'est-il advenu de l'écriture ?

L. J. :  Il y a deux façons d'être dans les mots, dans le langage : ou bien on s'y couche, comme dans le lit d'une rivière, ou bien on s'y dresse, comme sur un piton solitaire. Disons qu'après être tombé du pic trop élevé où l'écriture m'avait fait me jucher, je me suis mis en quête de la rivière qui pourrait nous recueillir et nous adopter, moi et mon humanité retrouvée.

S. V. :  Une rivière est un cours d'eau qui se jette dans un autre cours d'eau.

L .J. :  Oui. La rivière est un chemin qui marche vers d'autres eaux, et tout ça circule énormément, même si ce n'est que pour tourner en rond. Le monde horizontal est aussi celui de la circularité. Il y a le passé, le présent, l'avenir, les hommes, le monde, l'écriture, mais tout se trouve sur un même plan, tout se ramifie en tout, tout communique avec tout, dans un incessant mouvement horizontal et circulaire. Tout ce qui existe, existe dans une même dimension, unique, celle de l'existence. Pour moi, l'écriture - l'écriture-passion - avait été le lieu de la transcendance, du refus de l'existence ; elle est devenue, après l'échec de la fin de mes adolescences, le lieu de l'immanence, de l'incarnation, d'un acquiescement à l'existence. Plus précisément, elle est devenue le projet d'une incarnation. Il ne s'agissait pas simplement d'être, mais d'être dans le monde ; mieux, il s'agissait d'être moi, et de l'être dans le monde. J'avais été ailleurs, au-delà du temps, dans l'exigence d'un idéal qui n'existait pas, qui n'était qu'un refus de la vie concrète, réelle, immédiate, nécessaire. J'avais voulu l'essence contre l'existence. Pour pouvoir continuer à écrire - et à vivre - sans basculer de nouveau dans la folie, je devais suivre l'étonnant précepte que Kafka avait noté dans son Journal : « Dans le combat entre toi et le monde, seconde le monde. » La clé ouvrant l'existence n'était pas l'idéal mais la nécessité, la nécessité d'être ce qu'aspirent et cherchent à être tous les hommes, la nécessité d'être moi dans le monde.

S. V. :  Vous avez écrit qu'à la fin de votre adolescence, vous faisiez une très forte consommation de drogues de toutes sortes, la mescaline et le L.S.D., en particulier, et qu' « à cette époque, [vous tentiez] de désentraver l' '' attitude poétique '', de l'arracher du cadre trop restreint de l'écriture proprement dite pour la projeter dans la vie même, dans toute la vie. » Que vouliez-vous dire par « attitude poétique » ?

L. J. :  Je crois que ce que j'appelais autrefois l'attitude poétique est celle qui consiste à se comporter avec soi-même et dans le regard qu'on pose sur le monde comme si la verticalité était une réalité de l'existence. C'est une façon comme une autre d'essayer de rendre sa petite personne et le monde plus intéressants, plus attrayants qu'ils ne le sont réellement. Vous pouvez avoir une attitude poétique à l'égard de la sexualité, par exemple, mais la sexualité, elle, n'a absolument rien de « poétique », au contraire.

S. V. :  Vouloir projeter cette attitude poétique sur la totalité de l'écran de la vie, du réel, plutôt que de la confiner à l'écriture proprement dite, c'était en fait vouloir vivre toute la vie comme si elle pouvait être elle-même de l'écriture.

L. J. :  Vous avez parfaitement raison. Ce genre d'inversion fait partie de la mystique de l'écriture, qui est une foi irrationnelle et pourtant absolue, inconditionnelle, intouchable. Qui pourrait croire que les arbres ont leurs racines dans le ciel ? Quel genre de fou pourrait prétendre que la vie est un phénomène poétique ?

S. V. :  Passé l'âge de vingt ans, si je vous comprends bien, vous avez pour ainsi dire entrepris d'inverser cette inversion.

L. J. :  En effet. Il est impossible de vivre une vie d'écrivain, d'être écrivain dans la vie, pour la bonne raison qu'il n'existe pas de « vie d'écrivain » à l'extérieur du travail même de l'écriture. La vie d'un écrivain, c'est d'être assis à sa table et d'écrire, de travailler à son œuvre, c'est tout. Dans la vie de tous les jours, l'écrivain n'est pas écrivain, il est un homme comme les autres, un homme qui peut être extrêmement différent de la créature qui se trouve à l'intérieur de lui et qu'on appelle écrivain. Si la frontière qui sépare l'écriture de la vie de tous les jours est abolie, la vie se dérègle et l'écriture devient impossible : ou bien elle se dilue et se dissout dans la vie jusqu'à en disparaître, ou bien elle s'y projette et s'y répand et y prolifère dans tous les sens, d'une manière incontrôlée, comme un cancer, jusqu'à ce qu'il ne lui reste plus qu'à se dévorer elle-même.

S. V. :  Pour être soi dans le monde, il doit y avoir un monde qui puisse être différent de soi, et vice-versa.

L. J. :  C'est ce qu'on est souvent porté à oublier dans les commencements de l'écriture. Le monde, lui, ne l'oublie jamais - et il n'oublie jamais non plus de vous le rappeler tôt ou tard.

S. V. :  Quelle forme l'écriture a-t-elle prise une fois que vous avez eu renoncé à l'écriture-passion ?

L. J. :  Elle a pris la forme par excellence de l'âge adulte : celle du roman. Le roman est un genre qui exige énormément de temps, et par conséquent une certaine stabilité, un certain ancrage dans la réalité, dans ce qui n'est au fond que le déroulement horizontal, toujours pareil à lui-même, de la vie quotidienne. On ne peut pas écrire un roman sans avoir, sans se donner une vie de tous les jours relativement ordonnée. La recette est connue : Jack London écrivait mille mots par jour, tous les jours. Vous ne pouvez pas commander à la passion de vous faire pondre mille mots par jour. Il faut être un homme bien incarné, bien raisonnable - j'allais dire un homme bien plat - , pour arriver à écrire un roman. Mille mots par jour, dans l'acceptation et le respect, même malaisés, de l'écoulement des jours : c'est de cette façon que j'ai écrit mon premier livre, et les quelques autres qui ont suivi. Il y a l'amour-passion, la frénésie de la séduction, le hoquet perpétuel du sexe, la transe de l'obsédé, hurleur ou tourneur, dans le grand bordel bariolé, dans le foutoir chaotique des pulsions, et il y a le mariage et les pantoufles et la petite pipe du bon papa, le soir, devant l'âtre refroidi, sous la lampe molle. Le romancier est un homme marié. Je suis devenu romancier, puisqu'il fallait vieillir, c'est-à-dire continuer à vivre pour pouvoir continuer à écrire.

 

20.05.2009

Talk show, 3

S. V. :  Le roman est le genre littéraire par excellence de l'âge adulte, m'avez-vous dit. Pourtant, vous m'avez dit également qu'à l'âge de douze ans, vous aviez déjà derrière vous toute une œuvre romanesque.

L. J. :  Les enfants sont tous de pauvres petits crétins qui jouent à imiter ces plus grands crétins que sont les adultes. Ils lisent Auguste le Breton, Ian Flemming ou Henri Vernes et ils écrivent comme Auguste le Breton, Ian Flemming ou Henri Vernes. Une fois devenus des hommes, le pli est pris ; ils continuent à jouer à l'adulte, c'est-à-dire au grand crétin. Être un homme, c'est se prendre pour un homme. Il n'y a pas de contradiction.

S. V. :  Et être romancier ?

L. J. :  Les romanciers sont des êtres très fortement attachés aux conventions, comme le sont les enfants qui rêvent d'être adultes, et les adultes eux-mêmes, et la reine d'Angleterre et les gardiens de prison et le pape et Céline Dion. La vie n'a pas de sens, elle ne connaît que la loi, le code, la règle, le rituel et la connerie, alors tout le monde aime le chocolat, les romans, le Bon Dieu, le soleil et Céline Dion. Il faut bien être comme les autres et fermer sa gueule, autrement l'Élisabeth ne sera pas contente et le pape viendra vous fesser dans votre lit. Si vous êtes absolument terrifié rien qu'à l'idée d'essayer d'imaginer ce qui peut se trouver dans la tête de quelqu'un qui achète un disque de Céline Dion, qui paye pour se procurer une galette de vide hautement standardisé dont la fonction n'est que de rendre l'idiot encore plus idiot et l'autre quadruple connasse encore plus riche, ne le dites surtout à personne : vous vous épargnerez une bonne lapidation. Céline Dion ne fait pas de la musique, elle « fait » de l'argent - et qu'est-ce que c'est que l'argent sinon la plus grande convention de toute l'histoire de l'humanité ?

S. V. :  Vous n'aimez pas Céline Dion ?

L. J. :  Qu'ils m'envoient un ou deux millions de dollars - américains - , elle et le barbu, et je renonce à les poursuivre pour crime de lèse-intelligence. Enfin, peut-être. Je ne promets rien avant d'avoir le fric.

S. V. :  Comment définiriez-vous ce terme de « lèse-intelligence » que vous venez d'employer ? Qu'est-ce qui lèse l'intelligence ? Les conventions ?

L. J. :  Je n'aime pas les conventions. Léser veut dire faire du tort, produire une lésion, blesser.

S. V. :  J'ai l'impression que vous n'avez pas particulièrement apprécié votre expérience de romancier.

L. J. :  On écrit pour être un sorcier fou, un dieu, pas pour se casser le cul à longueur de journée en faisant des phrases. Si vous n'aimez pas faire des phrases et qu'on vous dit qu'il faut faire des phrases, qu'est-ce que vous faites ? Vous faites des phrases et vous fermez votre gueule. Vous voulez être comme tout le monde, vous voulez faire partie du troupeau, vous faites ce qu'on vous dit de faire : vous faites des phrases. Vous faites l'adulte en faisant ce que font les adultes, qui font des phrases qui font des romans, parce que c'est ce qu'il faut faire quand on est un adulte qui écrit des livres qui sont faits pour être lus.

S. V. :  Les livres sont faits pour être lus.

L. J. :  Les livres sont faits pour être écrits par des gens qui prennent plaisir à les écrire. Si personne ne les lit, eh bien !  tant pis - tant pis pour les lecteurs ! Qu'il aille se faire foutre, le cher Lecteur !

S. V. :  Écrire pour être un sorcier fou, un dieu... Vous avez écrit dans un de vos romans : « Ah, comment vieillir quand tu t'es trempé si jeune, si loin, si longtemps, dans l'Absolu ? » Tout ce que vous m'avez dit au sujet du renoncement à l'écriture-passion n'était donc qu'une intellectualisation sans portée réelle?

L. J. :  Il en faut.

S. V. :  Pourquoi ?

L. J. :  Il en faut pour vivre. Vivre n'a pas non plus de véritable « portée réelle », comme vous dites.

S. V. :  Et pour écrire ?

L. J. :  Il n'y a aucun naturel dans l'écriture. Tout y est appris - regardez nos écrivains, ils sont tous allés à l'université pour apprendre à écrire et pour pouvoir « enseigner » la littérature - , tout y est codé, et strictement codé. Tout y est intellectualisé.

S. V. :  Tout n'y est que convention ?

L. J. :  Évidemment.

S. V. :  Même dans l'écriture-passion ?

L. J. :  L'écriture-passion déstructure les codes, y compris celui, ou ceux, de l'écriture. L'écriture-passion est passion avant d'être écriture, et la passion est l'arme de la révolte contre les conventions. Tout n'est que convention dans la vie. La passion, c'est le refus de la vie.

S. V. :  N'avez-vous pas écrit aussi que « la révolte se nourrit de sa propre impuissance, qui n'engendre que davantage d'impuissance encore » ?

L. J. :  Je n'ai rien contre l'impuissance, si c'est une impuissance à sombrer dans la connerie.

S. V. :  En écrivant des romans, avez-vous sombré dans la connerie ?

L. J. :  J'en ai bien peur, oui. Je n'ai pas d'excuse : j'avais vieilli, je devenais un adulte, un crétin comme un autre.

S. V. :  Qui a dit qu'écrire consiste à faire des phrases ? D'où vient la prescription ?

L. J. :  Elle vient des écrivains eux-mêmes, qui sont des gens qui veulent être reconnus comme écrivains.

S. V. :  Par qui ?

L. J. :  Par leurs pairs, qui pensent comme eux. Et par leurs organisations. Par l'Organisation, en fait.

S. V. :  L'organisation ?

L. J. :  Avec une majuscule, oui. L'Organisation est l'instance légitimante. Quand la bande à Lénine - une poignée d'hommes, pas plus - a pris le pouvoir en Russie, la première chose qu'elle s'est empressée de faire a été de légitimer son coup de force, et de se rendre elle-même légitime, par voie de conséquence, en réaffirmant, contre ses opposants de gauche aussi bien que de droite, d'ailleurs, l'autorité suprême de l'institution politique, en se plaçant en quelque sorte sous l'autorité de cette institution, qui n'est qu'un appareil de conventions, naturellement, mais sans lequel une société ne pourrait pas être gouvernée. Les bolcheviks n'étaient pas anarchistes, loin de là ; ils avaient besoin de l'État, de l'Institution politique même. Les écrivains aussi ont besoin de l'Institution. Leur Organisation est cette instance qui distribue les certificats de légitimité à ceux qui aspirent à en faire partie. Pour obtenir un certificat, il faut accepter de se soumettre à l'Organisation. Il faut accepter de se placer sous son autorité. Si l'Organisation dit qu'il faut faire des phrases, alors vous faites des phrases, sinon vous n'aurez pas le certificat. C'est aussi simple que ça. Il ne suffit pas de se proclamer « poète » ( ! ), comme le fait par exemple Claude Péloquin, pour l'être ; au contraire, on l'est dans la mesure seulement où l'Organisation veut bien reconnaître qu'on l'est.

S. V. :  Être romancier, c'est faire des phrases, vraiment ?

L. J. :  Être romancier, c'est faire ce que prescrit l'Organisation qui délivre le certificat de romancier. Le « poète » n'est pas « essayiste »,  l' « essayiste » n'est pas « romancier », le « romancier » n'est pas « auteur dramatique », l' « auteur dramatique » n'est pas « poète ». Pour être « poète et romancier », il faut avoir obtenu les deux certificats. Le « romancier » n'a pas le droit d'écrire comme un « poète ». Anne Hébert avait les deux certificats, elle avait obtenu cette double légitimité, ce qui n'empêchait pas, bien entendu, que ses « romans » devaient demeurer des « romans ». Vous ne pouvez pas être simplement « écrivain », voyez-vous, ça ne se fait pas. Le romancier peut comprendre qu'il doive se conformer aux prescriptions de l'Organisation, et même l'accepter, mais pas l'écrivain. J'ai compris et accepté que l'Organisation refuse en bloc, unanimement, treize années durant, de publier un de mes romans. L'écrivain, lui, ne l'acceptera jamais, même rétrospectivement. Treize ans, c'est beaucoup de jours, et de nuits, dans la vie d'un homme, surtout si cet homme est, malgré tout, écrivain.

S. V. :  Vous m'avez dit qu'à la fin de votre adolescence, vous aviez fait le projet d'être « moi dans le monde », et que l'entreprise romanesque, celle d'une écriture « couchée », par opposition à l'écriture-passion, participait de ce projet.

L. J. :  Oui.

S. V. :  Vous ne pouvez pas être vous-même dans le monde si le monde refuse systématiquement de vous accepter tel que vous êtes.

L. J. :  Eh bien, je me demande aujourd'hui si le monde est jamais prêt à le faire.

S. V. :  Qu'est-ce qui vous a déplu le plus, dans votre expérience de romancier ?

L. J. :  Tout. Nous sommes payés pour apprendre, alors j'ai appris. J'ai appris ce que je savais déjà de toute façon : que je n'aime pas faire des phrases, que je n'aime pas raconter des histoires, en tout cas pas à la manière dont doivent le faire les romanciers, que je n'aime pas, surtout, les institutions. Faire des phrases, raconter des histoires comme il faut, c'est-à-dire des histoires « racontables » et racontées comme elles « doivent » l'être, se soumettre aux diktats de l'Organisation, tout ça revient au fond à une seule et même chose : la professionnalisation de l'écriture. Malheureusement, je ne suis pas un professionnel, moi. Je n'ai aucune envie de l'être. J'aime bien cuisiner, mais je n'en ferais pas un métier. J'ai raconté des histoires, oui, mais des histoires que je sabotais au fur et à mesure que je les écrivais. J'ai été accepté et rejeté par l'Organisation, mais sans que ça n'ait à aucun moment ni d'aucune manière la moindre influence sur mon travail. J'ai fait des phrases, oui, mais quelles phrases ! Je lui ai tordu le cou, moi, à la phrase, je l'ai menée à grands coups de pied au cul, je vous l'ai virée à l'envers comme peu d'écrivains d'ici ont osé le faire, la phrase ! Et sans jamais culbuter dans le « joual », remarquez, j'insiste, sans jamais vouloir faire « joual ». L'Organisation, vous pouvez lui cracher à la gueule tant que ça vous chante, elle s'en balance ; tout ce qu'elle vous demande - en cela elle est bien comme tous les pouvoirs - , c'est que vous ne puissiez pas exister sans elle, hors d'elle. Vous avez l'audace, le malheur, la folie de toucher à la phrase ? Alors là, attention ! L'Organisation hurle au meurtre ! Elle en chie le sang, elle en perd la carte ! Que vous soyez bouffon, troubadour, pornographe, géant, nouvelliste, d'avant-garde ou d'avant le Déluge, il vous est formellement, strictement, absolument et définitivement interdit de toucher à la phrase ! Dans un petit dialogue bien concis, ici, là, comme ça, en passant, pour faire un tantinet local, un tantinet original, n'est-ce pas, mais pas trop, pas à la zouave, pas comme le fou furieux, le déchaîné tout bavant de mousse, l'iconoclaste qui ne se connaît plus, ça peut toujours aller, et encore. Si vous foncez dans la phrase à la hache, par contre, en vrai maudit sauvage, en hors-la-loi convulsif, en psychopathe épileptique, attendez-vous à ce que la hache se retourne contre vous illico presto ! L'Organisation ne vous laissera pas faire le burlesque très longtemps ! Jean Genet l'avait parfaitement compris, lui, il l'a même dit et redit publiquement. Vous pouvez écrire que vous aimez brouter le trou de balle de votre chèvre, que vous êtes un pédophile affirmé et sans scrupules, que vous bandez ferme sur l'assassinat en série, que vous vomissez l'humanité entière et votre propre progéniture par-dessus le marché, c'est OK, à la condition expresse que tout ça soit dit avec la phrase, la bonne, la juste, la seule, l'unique : l'homologuée par ces Messieurs les Pontes de l'Organisation ! La phrase scolaire, celle à Madame l'Institutrice, qu'elle s'y retrouve bien, qu'elle n'en perde pas son latin, la pauvre, qu'elle n'aille pas s'éberluer dans la chinoiserie et la licence au moment de corriger les devoirs de tous ces petits infects merdeux qu'elle a pour mission de civiliser malgré eux ! Bref, la phrase à Stanley Péan, « docteur » en « littérature » et « professeur incorporé à perpétuité » ! La phrase à Alain Beaulieu, sous-« écrivain » de troisième année B ! La phrase « faite pour être lue », la phrase Passe-Partout, la phrase « comité comateux de lecture » ! Que voulez-vous, l'école a été inventée pour les nuls, les institutions pour les chieux et les arrivistes, la société pour les moutons !  Amen !

S. V. :  L'institution littéraire, c'est encore la société.

L. J. :  La société, la famille, le régiment, les boy-scouts, les tatoués, les motards, la cour d'école, l'Université, le Saint-Siège, quelle différence ? L'Organisation règne ! Et triomphe, partout, toujours ! Un pour tous, tous pour l'Organisation ! En avant ânes, en rangs serrés, tous derrière le Chef, le Comité central, le Conseil d'Administration, le Roi Soleil, le Président de la Classe, l'Idole du jour, l'Alpha bâté, comme un seul homme ! En avant ! En marche ! Vers Demain, Bérets Blancs, Blancs Bonnets ! L'Organisation, c'est les touille-caca des universités, les décortiqueux planqués, la racaille à diplômes, les éternels réseautés de la magouille, les fins finauds de la bourse de recherche, les subventionnés de la convention collective, c'est les fouteurs de riens des journaux, les chroniqueuses à minois, les grenouilles de bénitier des mass media, les critiques ulcéreux, humoraux, à lunettes, à œillères, à écailles, à télescopes envasés, à tant la feuille, c'est les petits copains-copines, les cercles, les comités, les rats d'ascenseur, les pouliches maison, les membres du catalogue, les sur la liste d'envoi, les invités au lancement, les larrons de restaurant, mais la pire salope, le laquais colossal, le fin du fin du plus bas que le trou, le servile éléphantesque à ramper dans l'égout le plus puant, la bourbe la plus dégobillante, c'est et ce sera toujours, même après l'hiver nucléaire, même après le retour des dinosaures, même sur la planète Palmolive, un seul et même homme : l'Éditeur ! Le contrôleur qui vous poinçonne votre billet, le douanier qui vous estampille votre passeport pour le soleil, pour la Gloire et la Célébrité, ou qui, au contraire, vous renvoie manger de la racine dans votre cahute et croupir avec les chiens à trois pattes, les intouchables, les putrescents ratés virés de l'existence ! La putain numero uno, le bedeau de l'Église, le kapo de la Baraque, le concierge de l'Étable, l'esclave en chef, la grande maquerelle de l'Organisation, n'a qu'un nom, horriblement redouté et maudit sous toutes les latitudes, depuis que le livre est livre et l'écrivain écrivain : l'Éditeur ! L'homme au pognon ! Pas le sien, non ! Celui des subventions ! The Producer ! Mâle, femelle, fifi, bi, saxon, Martien, l'Éditeur est d'abord et avant tout, irrémédiablement, la demoiselle Charogne finie, totale, rigoureuse et absolue. Appelez-le la Truie Verticale ! C'est lui ! C'est elle ! Les universitaires blablatent entre eux, les critiques barattent à l'aveugle pour faire leur beurre, les jurys subventionneurs et médailleurs sont plus toutou que le caniche toiletté, les pauvres lecteurs font ce qu'ils peuvent, comme d'habitude ; tout ce petit cirque étriqué de tourneurs en rond, de pelleteux de nuages, de précieuses aux mains blanches, de sordides, ne peut guère vous nuire, alors que l'Éditeur a, lui, droit de vie et de mort sur vous et vos inestimables lubies. Il peut vous biffer de l'existence, vous anéantir d'un seul trait de plume, d'un seul mot : « Non ! » Sans l'Éditeur, le livre qui nourrit toute l'engeance de l'Institution n'existe pas. Le livre à compte d'auteur ? Mais c'est l'irrecevabilité même ! Où irions-nous si le premier cul-terreux, le simple quidam, l'illuminé banal, le falot écervelé pourvu d'un maigre pécule, se mettait à s'auto-certifier écrivain, à s'auto-proclamer digne du titre ? Ce serait l'anarchie, la mort de la civilisation, la fin du monde ! L'Organisation règne, oui, mais elle le fait d'abord par l'entremise de l'Éditeur chargé de voir au respect de ses règlements. C'est ce bas exécuteur qui terrorise, contraint, paralyse, émascule, étrangle de ses propres mains l'écrivain. L'Organisation, cette merde, peut dormir sur ses deux oreilles : l'Éditeur veille sur la phrase comme sur toute la chierie. Ceci étant dit, vous comprendrez, j'espère, que tous les éditeurs sont mes amis. Les policiers aussi sont tous mes amis, n'est-ce pas.

S. V. :  Je comprends, oui. Ce que vous avez appelé la professionnalisation de l'écriture peut vous faire heurter de front l'institution littéraire, qui n'est qu'une autorité constituée comme le sont toutes les autres formes d'autorité, mais je suppose que chaque écrivain doit vivre, peu ou prou, la même expérience.

L. J. :  La plupart des écrivains s'accommodent parfaitement de l'Organisation. Ils comprennent les règles du jeu, ils les respectent et ils les aiment. Ils les aiment pour la simple et bonne raison qu'ils aiment parvenir et qu'il n'existe pas d'autre moyen de le faire.

S. V. :  Et vous, vous n'aimez pas « parvenir » ?

L. J. :  Je suis de ceux qui croient qu'écrire et parvenir sont des termes antinomiques. Je n'ai jamais écrit que pour parvenir à écrire. Dans le langage des gnostiques, je ne suis pas un « hylique » mais un « pneumatique ».

S. V. :  Oublions l'institution littéraire pour un moment. La professionnalisation de l'écriture ne vous met pas seulement en rapport avec elle, elle vous permet aussi d'entrer en contact avec le lecteur.

L. J. :  Oh, celui-là, vous savez... Le lecteur idéal, pour moi, c'est moi-même. S'il existait cent millions de moi-même pour me lire, je serais bien content, vous pouvez me croire sur parole. Hélas, je suis unique. Ou presque. Je suis partiellement unique, plutôt... Et puis, si faire paraître un livre revient en quelque sorte à s'incarner parmi les hommes, à accéder à une forme d'existence sur la place publique, cette incarnation n'empêche en rien qu'un très profond sentiment de solitude puisse vous habiter. Que vous écriviez des bouquins ou que vous ayez l'ambition de fonder un empire, il faut éviter de trop vous interroger sur le sens de ce que vous faites, mais il n'est pas mauvais de savoir que, dans le monde de l'horizontalité, c'est le regard des autres qui donne un sens à vos actions et que ce sens est probablement le seul que vous pourrez jamais trouver à votre vie. Or, quand j'écris, je suis seul, toujours. Les lecteurs ne comptent pas, les lecteurs ne comptent jamais. Je suis seul avec cette vue de l'esprit effrayante qu'est le Lecteur, qui est une pure abstraction, une idée, une essence désincarnée, intangible, insaisissable, inaccessible. Le Lecteur est quelqu'un que je ne connaîtrai jamais puisqu'il n'existe pas. C'est Dieu qui regarde par-dessus mon épaule, ou qui ne regarde pas, parce que Dieu n'existe pas. Jamais le Lecteur n'aura cette irremplaçable chaleur que peut vous communiquer un être individualisé, vivant, humain. Écrire, c'est s'adresser à la foule. La foule, on le sait, c'est tout le monde. Et tout le monde, c'est personne.

S. V. :  Parler à quelqu'un n'est pourtant pas parler à personne.

L. J. :  Je sais, oui. Mais écrire n'est pas parler. Écrire et parler sont deux choses totalement différentes. À moins qu'écrire ne soit jamais que parler tout seul, n'est-ce pas...

 

19.05.2009

Talk show, 4

S. V. :  J'ai un peu de difficulté à croire que vous ayez réellement sombré dans la connerie en écrivant des romans, comme vous me l'avez dit.

L. J. :  Moi aussi.

S. V. :  Je présume que l'écriture romanesque en est plutôt venue à vous paraître de moins en moins satisfaisante, pour une raison ou pour une autre, au fur et à mesure que vous la pratiquiez.

L. J. :  Can't get no satisfaction indeed.

S. V. :  Pourquoi ?

L. J. :  Jack Kerouac a écrit au début de Satori à Paris : « [...] les histoires fabriquées, les contes romanesques où l'on essaie de voir ce qui se passerait SI, c'est bon pour les enfants, pour les adultes demeurés qui ont peur de se lire dans un livre, tout comme ils pourraient avoir peur de se regarder dans la glace quand ils ont une maladie, une blessure, la gueule de bois ou le cerveau fêlé. » Je suis assez d'accord avec Kerouac.

S. V. :  Le roman n'est peut-être pas le genre littéraire par excellence de l'âge adulte, après tout.

L. J. :  Oh, il l'est. Il l'est même d'autant plus que l'adulte est un être parfaitement fictif, un mensonge éhonté, une énorme supercherie, la pire de toutes, vous le découvrez petit à petit en vieillissant. Enfin, certains d'entre nous acceptent de se laisser le découvrir. Ça n'existe pas, un adulte, personne ne devient jamais « adulte », vous savez. Les enfants, les adolescents, les vieillards, existent très réellement, eux, alors que l'adulte n'est qu'une farce, une fiction creuse, stupide, dégoûtante. Cette fiction recouvre simplement un pouvoir impitoyable, une tyrannie immense et abjecte qui s'exerce sur tous les autres groupes d'âge et qui est son unique raison d'être. Un adulte, c'est un contribuable et un con tout court, voilà tout. Les romans sont des histoires pour enfants adaptées pour ces salauds, ils font partie de la vaste conspiration destinée à les conforter dans leurs illusions de petits crétins bornés. Le roman, c'est la métaphysique du lâche.

S. V. :  Expliquez-vous.

L. J. :  Le roman est une forme de parti pris existentiel. Il faut pouvoir croire à la vie, aux autres, aux histoires que nous racontons aux autres, que nous nous racontons à nous-mêmes et que les autres nous racontent, pour être en mesure de lire et d'écrire des romans. Il faut pouvoir croire que l'histoire vaut la peine d'être racontée, et que le fait même de la raconter n'équivaut pas à se raconter des histoires, comme on dit, c'est-à-dire à se fermer les yeux sur ce qui importe le plus dans l'existence. Je n'ai jamais tellement aimé la narration romanesque, qui ne correspond pas à la manière que j'ai de vivre, d'éprouver et de penser la vie. Pour moi, la vie - la vie humaine et la Vie, le vivant - est un phénomène qu'il peut être intéressant d'observer et d'analyser, bien sûr, mais ce qui s'y produit ne constitue pas ce que j'appellerais une « histoire » intéressante. L' « histoire » est toujours anecdotique, alors que le phénomène ne l'est pas, lui. Personne ne sait comment la vie fait pour être vivante, ce qui est justement la seule question véritablement digne d'intérêt dans l'existence. L' « histoire » est la valeur ajoutée par l'homme, une valeur qui n'en est pas vraiment une. L' « histoire » est en quelque sorte l'appropriation du phénomène vie par l'homme, qui s'y place presque invariablement, presque nécessairement au centre. Mais l'homme n'est pas la vie : il n'en est que le pantin, comme tout ce qui vit, comme tout ce qui est vécu par la Vie. Qui a dit que l'homme est plus intéressant que le chat ? Certainement pas le chat. Pourtant, si on demandait au chat quelle opinion il a sur cette question, la presque totalité des êtres humains seraient renversés, bouleversés, scandalisés d'entendre sa réponse. L'homme n'est rien. L'homme n'est rien du tout. Ça ne me gênerait pas le moins du monde d'être un ours, un chacal, une mouffette. Ou un serpent, une éponge, un hibou, un cactus. Au contraire. Ce n'est pas parce que les humains ont inventé le moteur à explosion et la brosse à dents électrique qu'ils peuvent s'arroger le droit de se prendre pour le nombril de l'univers - et ils n'ont à peu près rien su faire d'autre en quatre-vingts milliards d'années de salopages sur cette terre. Je n'ai aucune sympathie pour l'homme. L'anthropocentrisme me dégoûte. Les histoires inventées qui mettent l'homme en scène, comme s'il en valait la peine, n'ont que l'intérêt très limité de leur insignifiance. L'homme est un animal malade de la vie, un animal malade de lui-même et de ses semblables. L'homme est cet animal par qui vient le Mal, la Mort, le Néant. L'homme est un animal qui ne comprend pas. La forme même du roman est conçue pour nous faire croire le contraire. Le roman a un début et une fin ; même si l'histoire finit parfois mal, comme on dit, le roman, lui, finit toujours bien parce qu'il finit, justement. En finissant, il nous rassure : il nous dit que tout peut être expliqué et que ce qui ne l'est pas n'a pas d'importance, puisque ça n'empêche pas l'histoire d'être racontée et de pouvoir malgré tout se terminer - jusqu'à ce qu'une autre histoire commence à nous être dite, qui fera encore et toujours la même chose : tenter de nous rassurer. C'est la raison pour laquelle les gens aiment lire des romans - à commencer par les plus stupides de tous, les romans policiers - ou regarder des films, qui sont des romans mis en images.

S. V. :  Vous ne croyez pas au parti pris existentiel que vous dites être celui du roman.

L. J. :  Je n'y crois pas une miette, c'est aussi simple que ça. Je ne suis pas du tout rassuré, loin de là. J'aimerais bien l'être, mais je ne tiens pas à ce qu' « on » me rassure simplement parce qu'il est préférable d'être rassuré plutôt que de ne pas l'être. Je ne veux pas qu'on me mente, moi, voyez-vous. Je ne veux surtout pas qu'on me mente au sujet de ce que c'est que la vie. Je n'en vois pas l'intérêt. Je voudrais que ce soit la vie elle-même qui me rassure, ce dont elle est absolument incapable, vous le savez aussi bien que moi.

S. V. :  J'ai l'impression que vous vous en voulez d'avoir été dupe de ce qui vous est apparu au fil du temps comme étant une illusion.

L. J. :  Eh bien, je pense pouvoir dire aujourd'hui que mon entreprise romanesque a été une réussite dans la mesure où elle a fini par m'amener à découvrir qu'elle n'était pas valable du point de vue philosophique, existentiel. Je suis devenu assez rapidement incapable de prétendre que le fait de me raconter des histoires pouvait me rassurer. Alors j'ai laissé tomber. Et puis l' « histoire », c'est toute la vie. On ne peut pas faire tenir toute la vie dans un roman, on ne le peut tout simplement pas.

S. V. :  On peut écrire toute sa vie, cependant.

L. J. :  Ça, oui, on le peut, très certainement.

S. V. :  Que reste-t-il de l'écriture une fois qu'on a renoncé à la poésie et au roman ?

L. J. :  La littérature est idéaliste, et je ne crois pas aux idéaux. L'idéal est toujours un correctif apporté à l'une ou l'autre - il y en a pour tous les goûts - des tendances les plus méprisables de notre espèce. Servir un idéal équivaut en fait à admettre que tout ne tourne pas rond chez les hommes, et par conséquent que l'idéal n'est pas un idéal mais rien de plus qu'un effort permanent destiné à empêcher que tout ne s'en aille à la merde. L'idéal n'est pas de se laver quand on pue ; l'idéal, ce serait de ne pas puer. Mais que voulez-vous, l'homme pue.

S. V. :  Le projet que vous avez conçu d'être « moi dans le monde », à la fin de votre adolescence, était-il idéaliste ?

L. J. :  Il s'agissait moins d'un idéal que d'une nécessité de l'existence. La nécessité est un correctif qu'on apporte, qu'on doit apporter à sa vie dans le but de la rendre vivable, sans plus : on se lave parce qu'on pue.

S. V. :  Et l'anthropocentrisme ?  C'est aussi un correctif de ce genre, selon  vous ?

L. J. :  Évidemment. La vie serait invivable si l'homme se percevait comme une variété du termite. C'est pourtant ce qu'il est, si vous voulez mon avis. L'homme vit dans de gigantesques termitières qu'il a construites et où il se ballade à longueur de journée avec un petit téléphone cellulaire à la main, comme n'importe quel termite, pour pas grand-chose, au fond. C'est la termitière qui compte, pas le termite.

S. V. :  C'est l'Organisation.

L. J. :  L'Organisation, oui !

S. V. :  Votre vie doit être invivable puisque vous rejetez l'anthropocentrisme.

L. J. :  La vie est invivable. Je n'y peux rien. Le termite est confronté aux mêmes problèmes que l'homme : il vit et il meurt sans savoir pourquoi, sinon pour que la Termitière puisse se perpétuer - sans qu'elle ne sache elle non plus pourquoi. L'érable fait la même chose : il sert à perpétuer l'existence de l'Érablière. Je suis un érable. Un biscuit à l'érable. Une mandragore qui regarde la télévision. Un rat qui achète des côtelettes de porc enveloppées de papier Cellophane.

S. V. :  Si l'homme pue, comme vous le dites, alors c'est sans espoir. Le véritable idéal lui est inaccessible.

L. J. :  Il n'y a pas de « véritable » idéal, il n'y a que de la vie, c'est-à-dire de la mort. À l'époque où j'essayais d'écrire des romans - la plupart du temps, je n'arrivais pas à franchir le stade d'un certain travail préparatoire, j'étais incapable de passer à l'étape de l'écriture proprement dite, comme si le Roman lui-même ne pouvait justement pas ou ne voulait pas s'écrire - , j'étais obsédé jusqu'à la folie par la Beauté, par la quête de la Beauté. La Beauté a été la dernière forme que l'idéal a prise dans ma vie ; elle a été le dernier leurre que la résurgence du besoin d'une transcendance, d'une passion, d'une verticalité possibles, humaines, vivables, en somme, a fait miroiter devant moi. Même si elle ne sert souvent à rien, il est toujours possible de s'approprier la connaissance, par exemple, l'étude rend possible cette appropriation, mais on ne peut pas posséder la Beauté. La Beauté est fugace, elle est insaisissable. Elle nous est étrangère, à nous, hommes : son essence est en quelque sorte féminine. On pourrait dire d'elle ce que Teilhard de Chardin disait au sujet de la Femme : « La Femme est devant lui [l'Homme] comme l'attrait et le symbole du Monde. Il ne saurait l'atteindre qu'en s'agrandissant à son tour, à la mesure du Monde. Et parce que le monde est toujours plus grand, et toujours inachevé et toujours en avant de nous-mêmes, c'est à une conquête sans limite de l'Univers et de lui-même que, pour saisir son amour, l'Homme se trouve engagé. » C'est ce qu'on pourrait dire, en effet ; et ce serait une grande, une belle, une magnifique niaiserie. La Beauté est peut-être l'attrait et le symbole du Monde, comme Teilhard le dit de la Femme, mais il est impossible de la conquérir et de la saisir. Dans un monde qui n'est pas idéal, dans un monde foncièrement indifférent à l'idéal, l'idéal de la Beauté ne vaut pas plus cher que n'importe quelle autre forme d'idéal. Enfin, après la rencontre du cul-de-sac philosophique du roman, la disqualification de la Beauté, de la quête, « philosophique », elle aussi, de la Beauté, n'a plus tellement laissé d'espoir à l'aspirant écrivain qui était en moi.

S. V. :  L'obsession de la Beauté n'était que le nouveau masque du besoin et de la quête de la verticalité que vous aviez voulu abandonner en choisissant de vous faire romancier. Si cela est vrai, cela signifie simplement qu'il était impossible que la pratique du roman et la quête de la Beauté aient pu coexister. En fait, non seulement la pratique du roman et la quête de la Beauté ne pouvaient pas coexister, mais elles ne pouvaient pas ne pas s'annuler réciproquement, pour ainsi dire.

L. J. :  Je suppose que vous avez raison.

S. V. :  Vous avez donc cessé d'écrire des romans.

L. J. :  Oui.

S. V. :  Vous avez également renoncé, une fois de plus, à la quête de la verticalité, en arrachant le masque de la Beauté que cette quête avait emprunté, en disqualifiant ce que vous appelez l'idéal de la Beauté.

L. J. :  Ces choses-là se font un peu toutes seules, vous savez. La vie s'en charge pour nous. Nous n'avons pas vraiment le choix.

S. V. :  C'est la nécessité devenue consciente.

L. J. :  Oui.

S. V. :  Mais est-ce que ce n'est pas aussi la nécessité qui a ranimé le besoin d'une verticalité et de sa quête ? Et cette nécessité n'était-elle pas plus nécessaire, en un sens, que le pari de l'horizontalité ?

L. J. :  La nécessité a peut-être ranimé le besoin de la verticalité, en effet, mais pour mieux en triompher.

S. V. :  Pour en triompher d'une manière définitive ?

L. J. :  Je ne sais pas.

S. V. :  Ni poésie ni roman, ni verticalité ni horizontalité, ni passion ni raison... Qu'est-ce qu'on peut substituer à la Beauté, à l'idéal de la Beauté, à l'idéal lui-même ?  La connaissance ?

L. J. :  Je ne sais pas. La connaissance, oui, peut-être. La voix du Père, sa consistance...

S. V. :  La voix du Père ?

L. J. :  Oui. L'Art, la Beauté, c'est la Femme, c'est le chichi. C'est la féminisation de l'esprit, du monde, de la vie. Je crois que Nietzsche, qui était pourtant très artiste, trop artiste, en fait, a écrit certaines choses sur ce sujet. Et s'il fallait tuer la Femme ? Sans la Beauté, il n'y a plus que de la mort. Cicéron disait que « philosopher c'est apprendre à mourir ». Il faut tuer la Beauté pour pouvoir commencer à apprendre à mourir. Il faut tuer la Beauté et apprendre à mourir... Les femmes ne se préoccupent de la mort que d'une façon accessoire, parce qu'elles savent qu'elles sont faites pour fabriquer la vie au creux de leurs entrailles, dans le secret de la petite caverne d'Ali Baba - ou de Frankenstein. La mort est une affaire d'homme. Le jour où j'ai cessé d'écrire, je suis entré dans la Mort, qui n'était que ma propre mort. Je crois bien que, ce jour-là, je suis devenu, pour la première fois de ma vie, un homme - un homme aux mains vides, un homme au cœur sec, un homme sans idéal, sans passion, sans chaleur, mais un homme. Je me suis affranchi. Je suis devenu un affranchi.

S. V. :  Vous en parlez comme d'une libération.

L. J. :  Entre l'idéal et la lucidité, il vaut sans doute mieux choisir la lucidité.

S. V. :  Vous avez cessé d'écrire ?

L. J. :  Je serai toujours écrivain, même malgré moi. Je porte en moi cette blessure que j'aime : j'ai appris à l'aimer.

S. V. :  Qu'est-ce que c'est, cette blessure ?

L. J. :  C'est le mystère de la disparition de l'Autre. Une disparition que j'ai peut-être souhaitée, voulue, désirée. Je ne sais pas. C'est un mystère, un petit mystère qui n'a pas tellement d'importance, après tout. Quand j'étais enfant, j'étais fasciné et obsédé par un Code dont j'avais conscience qu'il existait mais que je n'arrivais pas à percer, un Code dont j'ignorais la raison d'être, le mode d'emploi et l'utilité. L'Autre était peut-être la clé de ce Code. Il est bien possible que j'aie passé une assez grande partie de ma vie à écrire pour me débarrasser et du Code et de sa clé, de l'Autre, qui ne faisaient qu'un. Je suis peut-être venu au monde pour me suffire à moi-même, pour être seul, pour qu'on me foute enfin la paix. Je suis sorti prématurément de chez Frankenstein et je me suis dépêché d'aller me cacher parmi les ombres du monde. Denis de Rougemont disait : « Pourquoi chercher ailleurs que dans la vocation vraiment unique du Solitaire, le secret de son échec humain ? »  Enfin, je ne sais pas. Ça n'a pas tellement d'importance.